Un cocon sanitaire pour le festival des Vieilles Charrues

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Face aux atermoiements du gouvernement concernant le protocole sanitaire à appliquer durant les festivals de cet été, les organisateurs des Vieilles Charrues ont pris les devants : ils ont parié dès le mois d’octobre sur le maintien de l’édition 2021 en se résignant à transformer le plus grand festival de France, capable de recevoir simultanément 70 000 fans de rock déchainés, en un « cocon sanitaire » réservé à 5 000 spectateurs testés négatifs, et condamnés à ne pas s’éloigner du siège qui leur est attribué.

« Nous n’allons pas revivre un été silencieux. Et rien que pour ça, cela vaut le coup », affirme Jérôme Tréhorel, directeur de la manifestation, qui dévoile, lors d’une interview exclusive à En Toute Sécurité, la nouvelle politique sûreté mise en œuvre à l’occasion de cette édition minimaliste, mais qu’il espère unique.

Déjà annulé l’an passé, l’évènement breton — qui produit durant 4 jours et depuis près de 30 ans, 80 groupes, mêlant têtes d’affiches et découvertes, sur 15 hectares dédiés aux concerts (2 grandes scènes, 5 espaces scéniques, et un chapiteau), dans la commune de Carhaix-Plouguer, ne voulait pas subir à nouveau le même sort que la plupart de ses concurrents français ou internationaux (voir encadré).

« Aux vues des conditions sanitaires, nous avions anticipé dès l’année dernière qu’un dispositif classique n’était pas réaliste pour l’édition 2021 », explique Jérôme Tréhorel. En février, la ministre de la Culture avait en effet annoncé un cadre assez strict de 5 000 personnes distanciées et assises, avec l’engagement d’une clause de revoyure chaque mois pour faire en sorte d’adapter ces mesures au gré de l’évolution de la situation sanitaire. Puis, le troisième confinement est arrivé…

« Nous avons cependant continué à travailler, dans l’espoir que la situation s’améliore. C’était un pari. Mais il a permis de fixer une perspective concrète et joyeuse pour l’équipe. En quelques semaines nous avons finalisé un tout nouveau festival unique et éphémère. A moins d’un mois de l’évènement, il reste du travail. Mais nous sommes en ordre de marche. Il faut que tout soit parfait », poursuit le directeur de la manifestation.

 

750 agents de sécurité

Une adaptation facilitée, notamment en matière de sureté, par l’expérience acquise à la suite des attentats terroristes de 2016. « Nous avons organisé les accès au site, comme ceux d’un stade afin d’éviter les rassemblements de personnes dans les files d’attentes. Nous sommes passés d’une entrée unique, à quatre. De même, nous avons mis en place le paiement sans contact généralisé et un système de numérisation des billets. Depuis 2 ans, ces derniers sont nominatifs, ce qui interdit non seulement toute revente au marché noir, mais fluidifie également les passages aux points de contrôle », confie Jérôme Tréhorel. Les éditions précédentes bénéficiaient même d’un hôpital de campagne avec 50 médecins sur place pour prendre en charge d’éventuels blessés.

Dans sa configuration classique, la sûreté de l’espace dédié aux concerts, le parking (50 hectares) et le camping (20 hectares) est assurée par 750 agents de sécurité. « Nous accordons beaucoup d’importance à la qualité de ces prestations qui constituent le premier contact avec le festivalier. Nous essayons ainsi de fidéliser nos prestataires en les payant la semaine qui suit le festival. De leur côté, ils n’ont pas le droit de faire appel à de la sous-traitance », assure le directeur. Sept à huit entreprises se répartissent ainsi les différentes tâches, telles que l’accueil et le contrôle des festivalier aux entrées, l’évacuation ou l’extraction de spectateurs dans les fosses d’avant-scène, le contrôle d’usage de stupéfiants. Chaque agent dispose de sa fiche de poste. L’ensemble du dispositif est coordonné par la société de sécurité S3M.

 

Des drones pour l’aide à la décision

La vidéosurveillance a été largement mis en œuvre face à une éventuelle menace terroriste. Des caméras sont ainsi installées au niveau des entrées pour gérer les flux et devant les scènes pour surveiller d’éventuels mouvements de foule. De même, un drone destiné à réaliser des images et des vidéos des différents concerts pour l’organisation, peut être sollicité comme outil d’aide à la décision afin d’optimiser l’occupation de certaines zones, dont celles dédiées au camping ou au parking.

Restait donc à gérer l’aspect sanitaire et ses nouveaux impératifs de distanciation, alors même que les annonces faites par Emmanuel Macron dans le cadre du plan de réouverture se succédaient. A partir du 30 juin les festivals seront ainsi autorisés avec une jauge élargie et non distanciée. Certains prévoient même l’autorisation d’un public debout, en respectant une surface de distanciation de 4m².

« Nous allons tout de même maintenir une jauge à 5 000 personnes. Toutes seront assises, mais pas “attachées”, sous réserve de l’autorisation du « debout ». C’est-à-dire que les festivaliers pourront se lever et danser s’ils le souhaitent. Nous ne voulons pas prendre le risque de fragiliser au dernier moment l’organisation que nous avons minutieusement élaborée. D’autant que cela impliquerait d’augmenter la taille du site et de trouver plus de personnel », analyse Jérôme Tréhorel.

 

Le parking comme barrière de protection

Ce public restreint et en « semi-liberté » pourra ainsi assister à trois concerts durant dix soirées programmées du 8 au 18 juillet. Plus question cependant de les disséminer sur les 15 hectares dédiés à la musique comme les années précédentes… Les organisateurs ont privilégié un format de festival « cosy », qui ressemblera à une succession de concerts privés et se dérouleront dans un espace dédié avec un parterre et trois gradins, pour créer une arène devant la scène. L’emplacement réservé les années précédentes aux deux grandes scènes sera transformé en parking géant destiné aux festivaliers. Il viendra enserrer la zone de spectacle et la protéger de toute tentative d’intrusion.

Si les contraintes de distanciation peuvent évoluer dans les semaines à venir, il n’en va pas de même pour les obligations légales d’entrée : tout festivalier devra présenter la preuve d’un test négatif RT-​PCR ou antigénique, un certificat de rétablissement de la Covid-19 ou un certificat de vaccination, ainsi qu’une pièce d’identité et un billet valide.

« Nous avons mis en place trois accès différents, avec un double contrôle. On commence par celui du pass sanitaire, puis du billet. En cas d’invalidité de l’un ou de l’autre, l’accès sera refusé et le remboursement impossible. Il nous faudra être vigilant, car ce pass est nouveau et le public n’est pas encore bien au fait de cette pratique. Pour cette raison, nous avons également prévu de communiquer largement sur cette règle supplémentaire », détaille le directeur.

 

Un surcoût de 0,3 M€ pour la sûreté

Séduisante pour certains, cette édition 2021 des Vieilles Charrues laissera certainement un goût amer pour le plus grand nombre. Avec 300 000 personnes, le festival engrangeait 18 M€ de retombées économiques sur la région, dont 16 M€ dépensés dans les commerces par les festivaliers. Ils seront six fois moins cette année.

Un format minimaliste qui ne pourra dans tous les cas qu’être éphémère pour ce mastodonte des musiques actuelles. Le taux de remplissage à partir duquel un tel festival ne perd plus d’argent est passé de 70-75% il y a 10 ans à plus de 90% aujourd’hui. Alors que certains coûts tels que le cachet des artistes ou ceux de la sécurité (ils ont bondi de 300 000 euros en deux ans aux Vieilles Charrues) ne cessent d’augmenter, alors que les organisateurs refusent, pour l’instant, d’augmenter le prix des entrées.

 

Enquête réalisée par Pierre-Olivier Lauvige

 

La dernière édition des Vieilles Charrues en chiffres

  • 209 672 entrées payantes
  • 44 € la place depuis 8 ans
  • 17 M€ de budget (80 % public, 20 % partenaires)
  • 4,5 M€ consacrés aux artistes
  • 14 salariés sur l’année
  • 700 salariés durant le festival
  • 1 500 prestataires durant le festival
  • 7 150 bénévoles durant le festival

 

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Jérôme Tréhorel : un fan d’Iggy Pop à la direction générale

Titulaire d’un DUT en technique de commercialisation, option communication, Jérôme Tréhorel assiste comme bénévole au concert d’Iggy Pop lors de l’édition de 1998 des Vieilles Charrues. Il n’en est plus jamais reparti… Tout d’abord en partageant son temps avec des missions de communication pour d’autres festivals, ainsi qu’un club de volley pro.

En 2009 il intègre l’organisation à mi-temps, pour trouver des solutions financières pour ce secteur d’activité touchée de plein fouet par la crise du disque. Responsable communication, presse, partenariat et mécénat à partir de 2010. Il prend la direction générale du festival en 2012.