Alors que les services de renseignements ne cessent de rappeler que la menace terroriste endogène ne faiblit pas et qu’un grand nombre de strasbourgeois restent profondément meurtris par l’attentat islamiste perpétré l’année dernière en plein cœur du marché de Noël, il est hors de question pour la capitale hexagonale de l’Europe de renoncer à la 450e édition de son fameux « Christkindelsmärik » (marché de l’enfant Jésus) et ses millions de visiteurs. Quitte à transformer durant un mois l’île centrale de l’agglomération où sont organisés les festivités en véritable « Fort Knox » des pères Noël et des santons.
« Dans ce contexte exceptionnel, nous devons aussi continuer à assurer la sécurité au quotidien de nos concitoyens du centre-ville, en permettant un accès libre aux services de secours, tels que les ambulances ou engins de lutte contre l’incendie malgré la foule et les centaines d’installations festives », explique Robert Herrmann, président de l’Eurométropole de Strasbourg et adjoint à la mairie, notamment en charge de la sécurité, lors d’une interview exclusive à En Toute Sécurité.
86 agents de sécurité privée
Pourtant, tout le monde a encore en tête les terribles images de l’année précédente. Mardi 11 décembre 2018, peu avant 20 heures, le marché de Noël s’apprête à fermer ses portes quand Cherif Chekatt, un délinquant multirécidiviste, fiché pour radicalisation islamiste, pénètre dans le centre historique. Il déambule dans les rues en tuant au hasard cinq hommes et en blessant une dizaine de personnes. Il parvient à s’enfuir. Il sera tué par la police deux jours plus tard dans le sud de la ville.
Quelques jours seulement après l’attentat, le marché de Noël de Strasbourg ouvre à nouveau. Passants et commerçants tentent de faire le deuil alors que la sécurité est renforcée. Notamment en matière de contrôle des accès, le terroriste ayant réussi à entrer dans l’enceinte du marché muni d’une arme à feu, d’une grenade et de plusieurs couteaux…
Un dispositif repris quasi à l’identique cette année. Et facilité par la configuration géographique du centre historique de la ville, encerclé par deux bras de la rivière, l’Ill. Ainsi seize ponts permettent désormais d’accéder aux festivités. Chacun d’eux est doté de points de contrôle où les visiteurs doivent se présenter, manteaux et sacs ouverts.
86 agents de sécurité privé, accompagnés de la police nationale, procèdent à ce niveau au contrôle des visiteurs et si nécessaire à une palpation et une fouille approfondie de leurs bagages. 14 autres sont affectés à la surveillance des installations en dehors des heures d’ouverture. Et 36 sont exclusivement dédiés à la seule zone cathédrale, épicentre des réjouissances.
Des effectifs spécialisés en « tuerie de masse »
Alors que 260 policiers nationaux et 50 policiers municipaux étaient mobilisés en 2018, la préfecture annonce la présence d’un nombre encore plus important de forces de l’ordre cette année. Notamment en termes de policiers en civil, sans pour autant communiquer de chiffre exact.
« Nous bénéficierons surtout d’une protection plus dynamique. On verra beaucoup d’uniformes en bleu, mais nous disposerons surtout de beaucoup plus d’agents dispersés dans la foule. Moins repérables, ils permettront de plus en cas d’incident une intervention plus rapide », précise Robert Herrmann. Véritable nouveauté cette année : le marché de Noël est découpé en trois secteurs pour gagner en efficacité. Un équipage TDM 2 (effectifs de police formés spécifiquement pour intervenir dans un contexte « tuerie de masse ») sera déployé sur chacun d’eux.
Le marché de Noël de Strasbourg n’est pas le seul à avoir été la cible d’une attaque terroriste. Lundi 19 décembre 2016, Anis Amri, un terroriste de l’Etat Islamique, fonce sur la foule du marché de Noël de la Breitscheidplatz, à Berlin, au volant d’un camion bélier. Douze personnes sont tuées et une centaine d’autres blessées. C’est l’attentat le plus sanglant jamais commis sur le sol allemand. Son auteur sera finalement abattu à Milan trois jours plus tard, lors un banal contrôle d’identité…
« Pour nous prémunir de toute attaque de ce type, nous avons également mis en place une multitude de protections physiques », affirme Robert Herrmann. C’est ainsi que les différents accès à l’île sont protégés par des bornes rétractables à très haute résistance au choc, des murets en béton ou des camions garés perpendiculairement aux voies. Même les traditionnels sapins de Noël sont mis à contribution dans la protection de la cité en étant installés dans d’énormes pots empêchant tout passage en force.
Plus de 200 radicalisés régionaux
L’organisation de la circulation dans la capitale strasbourgeoise est également largement impactée. Ainsi, sur les 16 ponts restés ouverts, seulement quatre demeurent accessibles aux véhicules. Les autobus sont détournés. Seul le tramway continuera à traverser l’ile sans toutefois s’y arrêter. De véritables fosses ont été installées sur son parcours, afin d’éviter que tout véhicules bélier puisse profiter de cette faille ferroviaire, pour aller semer le chaos en plein cœur des festivités.
Ce travail sur le terrain se double également d’une action de fond menée depuis plusieurs mois par les services de police dans le milieu islamiste local. La région de de Strasbourg, se révèle en effet un « vivier» de l’islam radical.
Plus de 200 personnes (pour environ 11 000 au niveau national) sont ainsi visées par des fiches actives inscrites au fichier de traitement des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste. Chérif Chekatt et l’un de ses frères étaient parmi eux.
Cette lutte contre le risque terroriste se mène également en termes de sensibilisation de la population strasbourgeoise. Celle-ci doit notamment veiller à ne plus utiliser des poubelles fermées. Ou signaler tout encombrant ou emballage de carton abandonné sur la voie publique qui pourrait dissimuler un engin explosif. « Nous tenons nos concitoyens régulièrement informés des contraintes qui lui sont imposés. Ceux-ci se révèlent particulièrement compréhensifs et vigilants, notamment à la suite des évènements de l’an passé », assure le chargé de la sécurité.
Le risque « Gilets jaunes »
La hantise d’un nouvel attentat ne doit pas pour autant détourner la vigilance des organisateurs des problématiques de délinquance classiques et inhérentes à ce type de manifestations. « Notre réseau de vidéoprotection de plus de 400 caméras nous permet, dès les premiers jours, d’identifier et de mettre fin aux agissements de réseaux de pickpockets convergeant chaque matin aux portes de la ville », confie Robert Herrmann.
Un ensemble de mesures qui semblent avoir rassuré les millions de visiteurs attendus (20 000 personnes auraient d’ores et déjà fait le déplacement le 22 novembre, jour de l’inauguration). Et permettre une fois encore à la ville de Strasbourg de bénéficier des 250 M€ de retombées économiques générées par l’évènement. Une manne financière qui risque cependant de se révéler cette année plus menacée par les grèves du 5 décembre ou par une action des Gilets jaunes que par la crainte d’un nouvel acte terroriste.
Robert Herrmann : un politique sur le terrain de la sécurité
Né en 1955 à Strasbourg (Bas-Rhin), Robert Herrmann, membre du Parti Socialiste, a commencé sa carrière dans le privé, et est élu depuis 1989. Il est actuellement président de Eurométropole de Strasbourg, réélu en janvier 2017 après la fusion de l’Eurométropole de Strasbourg avec la communauté de communes les Châteaux. Il est également adjoint au maire de Strasbourg chargé de la sécurité.
Après avoir annoncé son retrait de la vie publique cet été, il laisse entendre depuis peu qu’il pourrait revenir dans la course aux prochaines municipales.
Le marché de Noël en chiffres :
- 436 ans d’âge ;
- 2,1 millions de visiteurs, dont 30% de touristes étrangers ;
- 30 mètres de haut pour le plus grand sapin de Noël de France ;
- 300 chalets.
Enquête réalisée par Pierre-Olivier Lauvige