Braquage d’une boutique Chaumet près des Champs-Élysées le 27 juillet 2021 : 2 à 3 millions d’€ de butin. Trois jours plus tard, la bijouterie Dinh Van est à son tour victime d’un vol à main armée pour un préjudice estimé à 400 000 €. En septembre dernier, braquage du joailler Bulgari de la place Vendôme : 10 millions d’€ de bijoux sont dérobés.
Malgré cette série noire de fin d’été, le nombre moyen de braquages de bijouteries a très largement baissé en France ces dernières années : de 875 par an il y a sept ans, à 39 aujourd’hui. Il n’en demeure pas moins que les professionnels du secteur sont inquiets, en ayant le sentiment d’être lâchés par les pouvoirs publics.
« Nous maintenons de très bonnes relations avec le ministère de l’intérieur avec qui nous échangeons régulièrement. Il n’en va pas de même avec les préfets. Nos adhérents ont fait beaucoup pour se protéger. Mais il faut également montrer que la police reste présente. Depuis la crise sanitaire, nous sentons que leur implication se relâche un peu. Surtout à Paris, une des villes les plus touchées, avec celles de la région PACA, par les braquages de bijouteries. Malgré nos nombreuses sollicitations, nous n’avons toujours pas réussi à rencontrer le préfet Didier Lallement », affirme Sandrine Marcot, présidente déléguée de l’Union de la Bijouterie Horlogerie, lors d’une interview exclusive accordée à en Toute Sécurité.
30% du budget dans la sécurité
Destinée à représenter, défendre les intérêts, conseiller, animer et former ses adhérents bijoutiers horlogers et leurs collaborateurs sur tous les sujets liés à leur activité, les problématiques sécuritaires constituent le « fil rouge » de l’action de l’UBH.
« 30% du budget des entreprises de ce secteur d’activité est dédié à la sécurité », confie Sandrine Marcot. Ce n’est pas une obligation. Mais les assureurs poussent à la roue. Entrainant ainsi un équipement massif de la profession durant ces dernières années et une baisse drastique des actes de délinquance. C’est ainsi que les sas d’entrée qui équipent désormais un grand nombre de magasins se révèlent particulièrement dissuasifs. Tout comme les produits marquants codées, permettant d’élucider un grand nombre d’affaires. Ainsi que les systèmes de vidéoprotection.
« Paris est cependant l’une des capitales les plus à la traine dans ce dernier domaine. Car la législation ne permet pas de filmer au-delà des abords immédiats des boutiques », regrette la présidente de l’UBH. « Nous essayons depuis près de huit ans d’obtenir des précisions sur cette notion laissée à la libre appréciation des préfectures. Permettant ainsi aux délinquants, d’opérer des repérages sans être inquiétés dans les rues de Paris, en se tenant au-delà d’une distance d’un mètre fixée par le préfet », ajoute-t-elle.
Les agents de sécurité privée sont contraints à la même limitation quant à leur périmètre d’action : interdiction pour eux de sortir de leur boutique pour en surveiller les abords, alerter les forces de l’ordre en cas de comportements suspects. « Je ne suis cependant pas pour le port d’arme des agents de sécurité. Leur seule présence dans la rue suffirait à dissuader un grand nombre de tentatives de braquage », estime Sandrine Marcot
Des réseaux travaillant sur commande
Des préoccupations d’autant plus légitimes que les attaques spectaculaires de ces derniers mois pourraient inciter d’autres délinquants à passer à l’acte. « Nous sommes en effet la plupart du temps confrontés à de véritables réseaux organisés en provenance des pays de l’Est travaillant sur commande », s’inquiète Sandrine Marcot.
Mais pour elle, une nouvelle menace pèse désormais sur l’ensemble de la profession : celle de la cybercriminalité qui touche la totalité des entreprises, tous secteurs d’activité confondus.
Dans un contexte de numérisation croissante et de recours massif à des services à distance depuis le début de la crise sanitaire, le nombre de cyberattaques a ainsi été multiplié par quatre en 2020 d’après l’Autorité nationale de la sécurité des systèmes d’information (Anssi). Une hausse qui s’explique notamment par la structuration et la spécialisation de réseaux de cybercriminels. Ce qui se traduit par des conséquences souvent dramatiques pour les commerçants : paralysie des systèmes, vol ou perte de données sensibles, exposition au chantage…
Autre signe de cette intensification de la menace cyber, la plateforme Cybermalveillance.gouv.fr a enregistré une hausse de fréquentation de +155 % en 2020, toutes victimes confondues. Parmi elles, ce sont plus de 10 000 entreprises qui sont venues y chercher de l’assistance à la suite d’une attaque.
« Face à cette intensification des risques, les assureurs des bijoutiers ont même dû rajouter des clauses supplémentaires à leurs polices. Et j’organise régulièrement des réunions afin de sensibiliser la profession à la nécessité de mettre en place des pares-feux, des antivirus, sauvegarder régulièrement les données… Et surtout former leurs employés. C’est vital pour notre métier ! », ajoute la présidente de l’Union de la Bijouterie Horlogerie.
Le risque de braquages cyber
Des précautions d’autant plus importantes dans le secteur de la bijouterie que les réseaux informatiques pourraient se révéler comme la porte d’entrée rêvée pour des braqueurs d’une nouvelle génération. Plus besoin de voiture bélier, d’armes pour menacer ou de massue pour briser les vitrines, si le piratage du réseau informatique d’une boutique leur permet de déverrouiller les sas accès, de rendre les systèmes de vidéoprotection aveugles et d’annihiler le déclenchement des systèmes d’alarme.
« Nous n’en sommes pas encore là. Et nous n’avons pas encore été confrontés à de telles pratiques. Car les constructeurs de matériels de sécurité ont pour l’instant bien pris en compte ce type de risques. Mais nous devons anticiper ! Et veiller à ce que cette menace numérique ne s’étende pas au niveau des systèmes de sécurité physique », rassure Sandrine Marcot.
Sandrine Marcot : de l’université à la bijouterie en passant par la carrosserie
Titulaire d’un master en ressources humaines de l’université d’Aix-Marseille, d’un master en management des organisations à l’Ecole Nationale Supérieure des Mines Paris, puis d’un MBA en gestion création d’entreprise de Paris Dauphine, Sandrine Marcot a notamment été directrice des centres de formation Maestris (mai 2005 – mai 2007), directrice générale de la délégation Auvergne pour la Fédération Française de Football (mai 2007 – octobre 2011), directrice générale de la Fédération Française de Carrosserie (octobre 2011 – juillet 2014), avant de prendre la présidence de l’UBH en juillet 2014.
L’Union de la Bijouterie Horlogerie en chiffres
- 2 700 bijoutiers horlogers
- 850 entreprises, dont tous les acteurs majeurs
- 21 groupes intégrés
- 1,75 milliard de chiffre d’affaires
- 12 000 salariés
Enquête réalisée par Pierre-Olivier Lauvige