Sécurité dans les églises : prêcher l’apaisement et la vigilance

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Vitraux brisés dans la basilique de Saint-Denis, christ cassé et jeté au sol dans l’église de Saint-Nicolas à Houilles, dégradations de croix à la cathédrale Saint-Alain à Lavaur, vol d’hosties à Notre-Dame des enfants à Nîmes, tabernacle renversé à Maisons-Laffitte, incendie de Saint Sulpice dans le quartier de l’Odéon à Paris… C’est une véritable série noire qui s’abat sur l’Église de France ces dernières semaines.

Selon les chiffres 2017 du ministère de l’Intérieur, l’Église catholique et les Églises chrétiennes détiennent le record d’atteintes aux lieux de culte : 878 sur les 978 actes recensés, soit une moyenne de deux par jour.

Mais au-delà de l’émoi dans la communauté religieuse suscité par ces profanations, l’institution chrétienne veut jouer l’apaisement. Elle ne veut toutefois pas se voiler la face sur les menaces qui pèsent sur son patrimoine constitué par plusieurs milliers d’églises et surtout sur ses millions de fidèles confrontés au risque terroriste. Sans oublier des agressions comme l’incursion d’un groupe de Femen à Notre-Dame de Paris en février 2013.

« Il faut se méfier des statistiques, surtout lorsque l’on commence à compter, alors qu’auparavant aucun relevé n’était effectué », prévient Philippe Laflandre, chargé de mission sûreté depuis la fin de l’année dernière auprès du diocèse de Paris, lors d’une interview exclusive accordée à En Toute Sécurité. « Au final, on se rend compte le plus souvent que le phénomène n’est pas nouveau. Pour ma part, et sous réserve d’inventaire, il n’y a pas de montée du vandalisme sur le diocèse. Il est vrai que nous sommes confrontés à quelques faits douteux en termes de motivations religieuses. Mais ils sont bien souvent le fait de gamins qui cassent ou encore d’énergumènes sectaires, qui vont tenter de s’introduire de nuit dans une église afin de se livrer à des cérémonies occultes. De même, pour l’incendie de Saint Sulpice le mois dernier, je laisse les enquêteurs apporter leurs conclusions, mais il n’y a aujourd’hui aucun fait objectif qui permet d’accréditer un acte mené contre le catholicisme », estime-t-il.

Un point de vue partagé par le curé de cette église, Jean-Loup Lacroix, qui affirme : « L’incendie a eu lieu à la porte de l’édifice. On ne peut pas parler de profanation. Ce n’est pas une attaque antireligieuse ».

Enclin à la miséricorde, l’église ne peut cependant plus s’affranchir de moyens humains et techniques dévolus à la protection des croyants, de son patrimoine immobilier et des innombrables richesses qu’elle détient. « Une ville n’est pas défendue par l’épaisseur de ses murailles, mais par la volonté de ses habitants. Mon objectif prioritaire consiste donc à maintenir un bon niveau de vigilance au niveau local, au plus près des paroissiens. Cela consiste notamment à inviter à la mise place au sein de chaque édifice religieux d’une organisation pour les ouvrir, les fermer, les surveiller et montrer ainsi aux visiteurs qu’aucun d’eux n’est laissé à l’abandon », déclare Philippe Laflandre.

 

Des caméras dans les lieux emblématiques

Cette démarche passe notamment par des séances de sensibilisation menées bénévolement auprès de toutes les populations concernées : prêtres, curés, diacres, paroissiens impliqués dans les différents offices.

« Ma mission consiste à apporter mes compétences pour aider à régler des questions de sécurité opérationnelle. Je peux ainsi intervenir de manière réactive quand il y a une expression de besoin particulière. Je travaille également sur le fond à l’occasion de réunions en préparation de certains grands évènements », explique cet ancien inspecteur de police.

Côté moyens techniques, cette prise en considération des risques n’a pas généré une invasion massive de caméras vidéo dans les lieux religieux. « Bien entendu, certains lieux emblématiques comme Notre-Dame ou la basilique du Sacré-Cœur sont équipés de réseaux de vidéoprotection. Mais la majorité des édifices religieux du diocèse n’en sont pas encore dotés. Mes recommandations portent cependant sur une augmentation significative de ces systèmes. Du moment que leur installation s’appuie sur des études spécifiques réalisées en amont, en respectant les prescriptions réglementaires », affirme-t-il.

Car on n’installe pas des caméras dans une église comme dans un supermarché ! « Le plus important aux yeux des ecclésiastiques, c’est le respect et la protection de leurs paroissiens. Il faut aussi que la liberté religieuse soit respectée », ajoute Philippe Laflandre. Il faut ainsi choisir judicieusement les angles de couverture pour surveiller les flux, les œuvres, mais également les troncs — ils demeurent un grand classique des infractions — tout en respectant le besoin d’isolement des lieux de prière et de confidentialité du paroissien au confessionnal.

L’incursion des Femen à Notre-Dame de Paris en 2013 a été une première depuis le scandale provoqué en 1950 par le mouvement Lettriste qui s’était livré à des déclarations anticléricales du haut de la chaire en pleine messe.

Déterminer qui va payer la sécurité

Une équation d’autant plus complexe à résoudre que l’installation de tels systèmes se heurte à l’épineuse question du financement. En effet, suite à la loi de 1905 posant les bases des relations de l’église et de l’État, la très grande majorité des églises construites avant 1905 sont devenues la propriété des communes. Certaines se retrouvent même gérées en copropriété entre la ville de Paris, des groupes ecclésiastiques et l’Etat.

« Cette situation complexe du point de vue administratif implique des prises de décision en concertation avec toutes les parties prenantes. Il s’agit de définir de manière très précise qui fait quoi. Et surtout qui va payer », indique le chargé de mission. Pour une petite église, c’est en général la paroisse qui paie, avec le soutien du diocèse ou de la congrégation concernée. « On regarde s’il peut y avoir une participation de la mairie qui est, dans la majeure partie des cas, propriétaire des lieux. Notre-Dame de Paris ou la basilique du Sacré-Cœur bénéficient d’une organisation spécifique avec des budgets conséquents majoritairement alloués par l’église, ce qui permet l’embauche d’agents de sécurité pour des vacations diurnes et nocturnes et l’achat de matériel en passant par les process d’appel d’offres classiques » , ajoute-t-il.

Le montage financier et la répartition des responsabilités se compliquent encore plus lorsqu’il s’agit d’organiser de grands évènements. D’une manière générale, la charge incombe au maître d’ouvrage, c’est-à-dire au propriétaire des lieux ou à l’exploitant, selon les conventions qui peuvent exister. En paroisse, c’est le curé qui est responsable à l’intérieur de son église. Il doit donc prendre les mesures adaptées à l’exercice de son ministère dans ces lieux.

 

Les funérailles de Johnny Hallyday à la Madeleine

S’agissant d’un édifice accueillant du public, avec des répercussions sur la voie publique, les autorités de l’État sont aussi responsables. Il est donc essentiel que le dialogue s’instaure entre la paroisse et le commissariat local. Si l’évènement dépasse l’exercice normal du ministère du prêtre, il y a de sa part une obligation d’information. In fine, à Paris, c’est le préfet de police qui a l’ensemble des pouvoirs de police, comme par exemple pour l’enterrement de Johnny Hallyday en décembre 2017.

« On applique le droit commun comme tout établissement recevant du public. La cérémonie pour l’enterrement à la Madeleine a nécessité la rédaction d’un dossier spécifique préparé en amont avec l’organisateur, l’église, la préfecture de police et la mairie de Paris. Tout le monde doit se mettre d’accord afin de mettre en place un dispositif proportionné à la fréquentation. Il faut également assurer la sécurité de tous, aussi bien dans l’église que sur la voie publique », explique le responsable sûreté du diocèse parisien. Environ 1 500 policiers et gendarmes pris en charge par les autorités avaient été mobilisés ce jour-là. Quant au reste, pas question pour l’État de mettre la main au portefeuille, puisqu’il s’agissait d’un hommage populaire et non d’obsèques nationales. Ce fût donc à l’organisateur, à savoir Laeticia Hallyday, de régler la note.

 

La hantise de l’attaque terroriste de Christchurch

Profanation supposée ou avérée, vandalisme ou pillage de tronc… Tous ces événements  ne doivent cependant pas occulter le risque majeur auquel l’église et ses fidèles restent confrontés : le terrorisme islamiste. 

« La menace n’est pas retombée. Là encore nous devons faire preuve de vigilance en multipliant les formations et les sensibilisations », assure Philippe Laflandre. Une mission difficile à mener auprès d’une population ecclésiastique peu encline à la suspicion et souhaitant accueillir un large public.

Une population de fidèles cependant fortement marquée par l’attentat du 26 juillet 2016 à l’église de Saint-Étienne-du-Rouvray, au cours duquel deux islamistes radicaux assassinent en égorgeant et poignardant le père Jacques Hamel, et blessent grièvement un paroissien de 86 ans, avant d’être abattus par les forces de l’ordre.

Une hantise ravivée par l’attaque commise le mois dernier dans les deux mosquées de Christchurch, en Nouvelle-Zélande. Cet attentat rappelle l’exposition et la difficulté à protéger n’importe quel lieu de cultes. 

 

Philippe Laflandre : de Disneyland au diocèse de Paris

Diplômé de l’école des commissaires de police de Saint Cyr au Mont d’Or, Philippe Laflandre a été inspecteur pendant 15 ans avant d’être mis en disponibilité. Il assure alors la direction de la sécurité chez Disney durant 10 ans, prend la direction du Futuroscope de 2001 à 2002, puis est chargé de la sécurité et du développement extérieur pour le Stade de France de 2002 à 2004, avant d’intégrer Airbus Defense pour prendre la direction de plusieurs divisions liées au conseil stratégique, à la cybersécurité, et aux affaires publiques durant 12 ans.

Retraité depuis le mois dernier, Philippe Laflandre a monté sa propre structure de consulting, Philaf Consulting, basée à Paris. Il a rejoint le diocèse de Paris en fin d’année dernière comme chargé de mission sûreté.

 

Les actes antireligieux en forte hausse

Les chiffres présentés le 12 février dernier par le ministère de l’Intérieur sur les agressions haineuses, racistes et antireligieuses détaillent 541 faits antisémites (81 violences, tentatives d’homicide et un homicide, 102 atteintes aux biens et 358 menaces), soit une hausse de 74% par rapport à l’année précédente. En revanche, il ne donne pas de précisions sur les 100  faits antimusulmans ou les 1 063 actes antichrétiens.

S’il existe de rares cas où une personne a été insultée car elle portait une croix autour du cou, Beauvau insiste sur le fait que les actes antichrétiens sont essentiellement des dégradations ou atteintes aux biens et concernent en grande majorité des dégradations ou du vandalisme dans les églises et les cimetières.

Parmi ces dégradations, les deux-tiers, voire les trois-quarts, concernent des bâtiments religieux et le reste des sépultures, indique le ministère de l’Intérieur. Celui-ci rappelle que le nombre important de dégradations visant les lieux chrétiens s’explique en partie par le nombre supérieur d’églises par rapport aux lieux de cultes des autres religions.

Il précise également que tout graffiti sur un bâtiment religieux peut être considéré comme une dégradation au même niveau qu’une atteinte à un tabernacle ou du matériel religieux saccagé. Il évoque par exemple des inscriptions sataniques, le nombre 666, le A de l’anarchie, des croix gammées, des tags nationalistes ou néonazis, mais aussi des inscriptions islamistes.

 

L’église française en chiffres

  • 40 millions de catholiques ;
  • 15 000 prêtres ;
  • 120 évêques ;
  • 30 000 religieux, religieuses, moines et moniales catholiques ;
  • 42 000 églises et chapelles ;
  • 13 000 paroisses, avec à leur tête un curé, un bon nombre regroupant plusieurs clochers ;
  • 100 diocèses 

 

Enquête réalisée par Pierre-Olivier Lauvige