Prosegur : le pari de Fiducial

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Enquête réalisée par Patrick Haas

Rédacteur en chef

Selon les informations recueillies par En Toute Sécurité, Frédéric Gauthey devrait rester à la tête de Prosegur en France, tout comme il conserverait la présidence du GES.

 

Large redistribution des cartes dans la surveillance humaine : Fiducial, le n°3, va racheter la totalité des activités sécurité de Prosegur France, le n°5, et devrait ainsi se positionner comme nouveau n°2, passant devant Seris, qui certes restera plus gros dans l’absolu, mais pas sur le sol français.

On n’avait pas connu un tel séisme en France depuis 2012, date à laquelle Fiducial a fait une incursion fracassante sur le marché de la sécurité en reprenant les actifs de Neo Security, alors n°3 du secteur.

L’opération projetée, qui pourrait aboutir au plus tôt au 3e trimestre et au plus tard le 31 mars 2021, donnerait naissance à une entité pesant 370 M€ et employant près de 9 500 salariés. Elle sera ainsi environ deux fois plus petite que le leader, Securitas, tandis que Seris — lui — a réalisé un CA de 600 M€ en 2019, dont 450 M€ dans le gardiennage mais seulement 270 M€ dans ce domaine en France.

La promesse d’achat signée par le groupe espagnol avec Fiducial concerne l’ensemble des sociétés du groupe en France, explique Frédéric Gauthey, directeur général, dans une note interne dont En Toute Sécurité a obtenu une copie : Prosegur Sécurité Humaine, Prosegur Accueil et Services, Prosegur Technologie, Prosegur Sécurité Rapprochée, Prosegur Events, Prosegur Formation et Compétences, ainsi que les holdings Prosegur Security Holding France et Prosegur Services France.

Ce projet reste soumis à l’approbation des autorités de la concurrence et aux consultations des instances représentatives du personnel, « ce qui nécessitera quelques semaines de délai, voire quelques mois », écrit Frédéric Gauthey. Une première réunion avec le comité social et économique central a eu lieu le 9 juin dernier.

 

Pas de conséquences sociales

L’opération prendra la forme d’une acquisition de 100% de Prosegur Security Holding qui est l’actionnaire unique des sociétés actives en France. Il s’agira ainsi d’un simple changement de contrôle indirect pour l’entreprise.

Les deux partenaires insistent sur le fait que ce projet ne remet pas en cause la structure juridique et le mode d’organisation de Prosegur. Sa nature n’aura donc pas d’incidence sur les contrats de travail et le statut collectif des salariés, apprend En Toute Sécurité de sources internes.

Les salariés de Prosegur resteraient employés par Prosegur et l’opération n’aurait aucune incidence sur l’emploi. Il semble cependant logique que l’acquéreur rationalise les structures administratives une fois le dossier bouclé, tandis que plusieurs agences apparaissent redondantes. Des synergies commerciales seront également recherchées, car les deux groupes apparaissent assez complémentaires en termes de segment de clientèle : Fiducial travaille pour des secteurs sensibles comme la défense, l’aérospatial et l’industrie, alors que Prosegur compte des clients dans la distribution, les infrastructures et les services.

Néanmoins, les organisations syndicales des deux partenaires ne manifestent pas trop d’inquiétude pour l’avenir.

L’autonomie juridique de Prosegur étant conservée, il semble acquis que Frédéric Gauthey restera à la tête de l’entreprise, tout comme le management actuel. D’ailleurs, le directeur général de Prosegur France devrait également conserver son mandat de trois ans de président de l’organisation professionnelle GES, qui a débuté en décembre dernier (voir ETS n°688).

Curieusement, le futur acquéreur n’est pas Fiducial Private Security, l’entité opérationnelle dans la sécurité, mais Fiducial Security Services. Une manière pour Fiducial de souligner sa volonté de préserver l’indépendance de Prosegur.

Avec cette acquisition, l’objectif du groupe de services aux entreprises présidé par Christian Latouche apparait clairement : ­devenir un acteur pérenne et de tout premier plan de la sécurité privée. Il avait entamé cette stratégie offensive avec le rachat des actifs de Neo Security en 2012 (voir ETS n°527) qui l’avait propulsé parmi les ténors du gardiennage.

 

Un gros challenge pour Fiducial

Avec son CA de 207 M€ en 2019 et ses 5 000 salariés, Fiducial Private Security est encore aujourd’hui un poids moyen dans la profession. La future acquisition de Prosegur France le fera grimper presque tout en haut du podium.

Pourtant, les challenges ne manquent pas. Fiducial devra notamment développer une solution intégrée, combinant gardiennage et technologies de sécurité, ce qui devient une condition sine qua non pour réussir dans le métier. Or, le groupe ne brille pas particulièrement par ses performances en sécurité électronique : ses acquisitions ont pratiquement toutes portées sur des sociétés de surveillance humaine. Il a bien racheté Partenaire Sécurité en 2017, un installateur de sécurité électronique, mais celui-ci ne pèse que 8 M€.

De son côté, Prosegur ne figure pas non plus parmi les leaders des technologies de sécurité en France. La filiale du groupe espagnol génère un CA d’environ 15 M€ seulement en sécurité électronique. Il ne dispose que de 5 500 raccordements en télésurveillance, ce qui le positionne au 24e rang. L’addition avec les 6 000 raccordements de Fiducial permettra à la nouvelle entité de se situer au 15e rang de la télésurveillance professionnelle.

Fiducial, une entreprise indépendante, devra également composer avec la culture de Prosegur France, filiale d’un groupe international, ce qui n’est pas non plus évident.

De plus, le moment de cette opération pose question : les nuages s’accumulent sur la profession en raison de la pandémie du coronavirus. Les probables nombreuses faillites à venir vont accentuer la volonté des survivants de conquérir des parts de marché. Ils vont ainsi alimenter une guerre des prix déjà féroce, puisque les donneurs d’ordre se font plutôt tirer l’oreille pour accepter des augmentations de tarif.

 

Un échec pour Prosegur

Le défi est accentué par la situation de Prosegur en France, qui n’est pas au mieux de sa forme, incapable d’assurer une croissance dynamique.

Les obstacles rencontrés par la filiale française ont souvent provoqué des interrogations sur la pérennité du groupe espagnol dans le pays. En relativement peu d’années, plusieurs dirigeants se sont succédé à la tête de l’entreprise et ils ont tous tenus à rassurer leurs clients concernant l’avenir de Prosegur en France.

A l’occasion du rachat de la société de gardiennage GRP en 2012, José-Luis Martin Lopez, à l’époque directeur général de l’activité gardiennage et télésurveillance du groupe espagnol, expliquait au cours d’une interview accordée à En Toute Sécurité que Prosegur « croit vraiment dans le marché français », ajoutant que cette acquisition « démontre notre intérêt pour le marché français » (voir ETS n°522).

En 2017, Arthur de Roquefeuil, directeur de Prosegur Security France, évoquait « la stratégie de coureur de fond » de l’entreprise (voir ETS n°632). En février 2019, Frédéric Gauthey nous déclarait que la France, considérée comme « un marché stratégique, est une priorité pour Prosegur » (voir ETS n°670). Aujourd’hui, c’est le retrait total…

Un premier signal avait été donné voici tout juste un an avec la cession du transport de fonds dont l’activité était redescendue à moins de 40 M€ (voir ETS n°674), ramenant le CA en France à 165 M€. Rappelons que la filiale française a plafonné autour de 210-220 M€ durant toute la dernière décennie.

En tirant un trait sur la France, Prosegur donne la priorité à des marchés plus porteurs ou plus rentables. Ainsi, il mise fortement sur l’Amérique Latine, mais cette région est actuellement fortement impactée par la crise sanitaire. Les initiatives des prochaines risquent d’être cruciaux.

Déboires en série pour le groupe espagnol en France

Prosegur a connu d’importantes difficultés pour s’implanter dans l’Hexagone ce qui a alimenté depuis de longues années les rumeurs récurrentes de son retrait du marché.

Le groupe espagnol a tout d’abord échoué en 1996 à racheter Ardial, n°2 du transport de fonds à l’époque : un accord de reprise par étapes est signé (voir ETS n°175), mais il s’aperçoit que la situation financière d’Ardial n’est pas si florissante qu’il n’y paraissait, si bien qu’il renonce à son projet en 1997 (voir ETS n°216).

Nouvelle tentative avortée en 2001. Prosegur négocie le rachat d’EuroGuard, un leader indépendant, mais il se fait damer le pion par Group 4 Falck (voir ETS n°274). La même année, il parvient à acquérir Cinieri, n°5 du gardiennage, présent dans la moitié sud de la France (voir ETS n°281), puis se lance de façon plus hasardeuse dans le rachat de trois sociétés de gardiennage en mauvaise santé (Bac Sécurité, SEEI et Force Gardiennage), présentes dans le nord du pays. Elles sont placées en redressement judiciaire en 2005 et leurs actifs rachetés par MD Sécurité (voir ETS n°367).

Malgré les diverses réorganisations, la filiale française ne parvient pas à croitre significativement. Le premier signal du retrait définitif est lancé au printemps 2019 avec la vente du transport de fonds à Loomis (voir ETS n°674).

Les groupes étrangers désertent l’Hexagone

La cession des activités de Prosegur en France n’est que la suite d’une longue série d’initiatives similaires de la part de groupes étrangers. C’est le signe que le marché français n’est pas jugé assez porteur et surtout pas assez mature pour permettre aux acteurs de dégager des marges suffisantes en raison d’une surpopulation d’entreprises qui se livrent une guerre des prix sans merci.

Avant Prosegur, ce sont le britannique G4S, l’américain Brink’s, le danois ISS, l’Allemand Siemens, le suédois Gunnebo ou encore le néerlandais Facilicom qui ont cédé tout ou partie de leurs filiales françaises. Ces retraits ont surtout concerné leurs activités de surveillance humaine, mais aussi pour certains d’entre eux, celles de sécurité électronique.

Désormais, le suédois Securitas apparait comme le seul groupe étranger à rester sur le marché français de la surveillance humaine. Il y occupe d’ailleurs une position de leader dans le gardiennage et l’intervention sur alarme, tandis qu’il gagne du terrain en sécurité électronique. La présence en France des firmes étrangères est encore massive dans la sécurité électronique et mécanique avec des noms comme Carrier (ex UTC), Honeywell, Assa Abloy, Stanley, etc.

  • Le coup d’envoi au retrait du marché français par un groupe étranger est donné par Siemens en 2007 : il cède Security Systems (CA de 48 M€ à l’époque) à LBO France et sera rebaptisé Eryma (voir ETS n°410) ;
  • En mars 2008, G4S annonce sa volonté de céder toutes ses activités dans l’Hexagone, soit un total de 245 M€ (voir ETS n°430) : en juillet, il vend sa sécurité électronique à Scutum (voir ETS n°439) et en février 2009, il cède sa surveillance humaine, où il était n°2, à Neo Sécurité (voir ETS n°451) ;
  • En 2009, Brink’s France entame son long recentrage sur le transport de fonds : il vend une partie de son gardiennage à Neo Sécurité, soit un CA de 35 M€ (voir ETS n°461), puis l’autre partie, baptisée Altaïr, à ses dirigeants (CA de 24 M€) en 2013 (voir ETS n°534). La sûreté aéroportuaire (CA de 70 M€) est cédée à Seris en juin 2018 (voir ETS n°656) et la télésurveillance à Sotel (CA de 5 M€) en décembre 2019 (voir ETS n°690) ;
  • En 2010, le géant danois du service aux entreprises ISS revend son gardiennage à GRP Sécurité, soit un CA de 25 M€ (voir ETS n°476) ;
  • En 2017, Atalian reprend Trigion Sécurité (CA de 11 M€), filiale du groupe de multiservices néerlandais Facilicom (voir ETS n°635).