Face aux nombreux périls auxquels sont confrontés les marins du Vendée Globe dans leur quête pour faire tomber le record du tour du monde à la voile en solitaire, sans escale et sans assistance, les organisateurs de cette course prestigieuse partie le 8 novembre continuent coûte que coûte à assurer la sécurité des compétiteurs, grâce à l’élaboration et à la mise en œuvre d’une politique sûreté à toute épreuve.
« Le record est aujourd’hui de 74 jours contre 109 jours pour la première édition en 1989. Il pourrait bien cette année tomber à 70 », confie Jacques Caraës, directeur de course du Vendée Globe, lors d’une interview exclusive à En Toute Sécurité. De telles prouesses sportives ont un prix. Les bateaux de plus en plus sophistiqués s’avèrent en effet de plus en plus fragiles face aux multiples tempêtes qu’ils doivent traverser. De même, le recours de plus en plus fréquent aux foils (ces appendices latéraux permettant de s’élever au-dessus de l’eau) a fait évoluer le type de risque auxquels les concurrents sont aujourd’hui confrontés.
Sanglé comme un pilote de Formule 1
« Nous sommes véritablement entrés dans le monde des sports mécaniques. Les fractures et traumatismes multiples ont désormais remplacées la “bobologie” à laquelle nous étions jusqu’alors confrontés. Les marins doivent être sanglés dans leurs sièges comme un pilote automobile. Comme en formule 1, nous allons peut-être devoir un jour limiter la puissance des bateaux engagés, afin d’en limiter les risques », affirme Jacques Caraës.
Les foils se révèlent de plus très fragiles. Pas de quoi cependant effrayer ces marins d’une nouvelle génération, adeptes du toujours plus vite, quel qu’en soit le prix à payer. 19 bateaux, sur les 33 engagés, sont désormais équipés de ces fragiles « moustaches », pour se défier dans cette course effrénée, également appelée « l’Everest des mers » en raison de la multitude des dangers qu’elle présente. Depuis la première édition, trois skippers y ont perdu la vie.
L’organisation veille cependant au grain afin de minimiser la prise de risque des plus téméraires, en imposant certaines règles et obligations en matière de sécurité. N’importe qui en effet ne peut pas se lancer dans cette aventure maritime autour du monde sans certaines précautions préalables. Le voilier doit notamment respecter les règles imposées aux bateaux de la classe « 60 pieds Open » ou « Imoca », catégorie conçue pour affronter les pires conditions de mer, édictée par l’International Monohull Open Class Association.
Deux radeaux de survie
L’organisation est également très stricte quant à l’équipement de survie dont chaque navigateur doit être doté avant son départ. Il s’agit notamment et en complément des 2 radeaux de survie (un dans la soute avant et l’autre à l’extérieur du bateau), d’une combinaison de survie, d’un bidon de survie préparé à l’avance. Sans oublier le matériel de localisation et de communication indispensable pour déclencher et guider les opérations de secours : GPS avec pile, VHF portable, téléphone Iridium, balise.
Cette débauche de matériel de secours peut cependant se révéler vaine, face à la violence des éléments. Seuls les bons réflexes et l’expérience des navigateurs leur permettent alors de sauver leur vie.
Ce fut notamment le cas lorsque le voilier Kevin Escoffier se casse en deux en percutant une vague à 27 nœuds amenant au naufrage brutal de son bateau au sud de l’Afrique du Sud. En seulement quelques secondes, l’arrière du bateau est sous l’eau et son étrave pointe vers le ciel. Après avoir déclenché sa balise de détresse et envoyé le message à son équipe : « Je coule, ce n’est pas une blague, Mayday ». Il a uniquement le temps de prendre sa combinaison de survie et de sauter dans son radeau extérieur avec sa balise personnelle. Il est ainsi positionné et secouru après 11 heures passées dans une mer déchainée.
Une assistance 7j/7 et 24h/24
Une opération de sauvetage suivie et orchestrée à des milliers de kilomètres de là par l’équipe de Jacques Caraës installée au PC sécurité des Sables-d’Olonne. « Nous assurons une assistance 7j/7 et 24h/24 durant toute la durée de la course, grâce une équipe de quatre personnes qui se relaie ici », explique-t-il devant son écran affichant en temps réel, la position, le cap, et la vitesse de tous les concurrents. Des informations stratégiques en matière de navigation, qui doivent restées confidentielles et ne peuvent en aucun cas être transmises aux navigateurs ou leurs équipes.
Il dispose de trois téléphone fixes, dont une « ligne rouge » réservée aux appels directs des concurrents en cas de soucis techniques majeurs.
Pour leur venir en aide, la direction de course s’appuie sur un véritable « maillage sécuritaire » des millions de km² d’océans sillonnés par les compétiteurs. Ainsi, lorsqu’un navigateur déclenche sa balise de détresse, c’est le Cross Gris-Nez qui prend la main. L’équipe de crise du Vendée Globe l’accompagne en lui fournissant le plus d’informations possible. Ce centre de secours situé dans le Pas-de-Calais fait en effet partie d’un réseau international de centres de coordination et de recherche en mer institué par la convention de Hambourg de 1979. Elle a notamment abouti à la division des mers et des océans en régions de recherche et de sauvetage dont la responsabilité incombe au pays le plus proche.
« Les choses se compliquent dans les zones très au sud du globe, lorsque l’on rentre dans un véritable “désert maritime” où l’on peut se retrouver éloigné de plusieurs milliers de kilomètres (2 700 environ) de toute côte » précise Jacques Caraës. C’est le fameux point Nemo où les concurrents se retrouveront en situation d’isolement complet. Aussi éloigné que l’homme puisse l’être de toute assistance, de toute solution en cas d’avarie, hormis le secours d’éventuels pécheurs des iles Kerguelen ou bateaux d’exploration sur la banquise, mais dont l’arrivée sur les lieux du naufrage pourrait prendre plusieurs semaines.
Dans ces conditions, une seule solution : dérouter les autres concurrents pour porter secours à leur camarade. Malgré sa surenchère technologique et ses enjeux financiers, le Vendée Globe a ainsi su rester une épreuve de marins, dont les valeurs et l’esprit de groupe restent les meilleures garanties de sécurité face aux dangers qu’affrontent en solitaire, ces compétiteurs malgré tout solidaires.
Jacques Caraës : un rescapé à la sécurité maritime
Co-détenteur du Trophée Jules Verne et du record de la traversée de l’Atlantique entre New York et Cap Lizard, il s’est illustré sur tous les types de supports, monocoques, maxi catamarans, multicoques.
Lui-même naufragé lors du Fastnet en 1979, il sort indemne de ce drame presque par miracle (20 voiliers coulés, 15 noyés et 139 marins sauvés). Il se consacre désormais à la direction de course, dont le Vendée Globe pour la deuxième fois.
Comment l’organisation a bravé le virus
Les marins ont ainsi tous été testés à leur arrivée aux Sables-d’Olonne et ont dû observé un confinement strict jusqu’à leur départ.
Les choses se sont révélées plus compliquées à gérer avec le grand public. « Début 2020, nous étions en train de travailler à la mise en place la 9e édition du Vendée Globe telle que nous l’avions prévu depuis plus de deux années, lorsque que le premier confinement a mis un coup d’arrêt à notre préparation, suivi par une période de flottement. Il a fallu réfléchir à la meilleure manière d’avancer malgré les incertitudes et les contraintes mais nous n’avons jamais cessé d’y croire. Et surtout, nous avons su rassurer les autorités en anticipant la mise en place de mesures sanitaires les plus drastiques. Et en décidant, dès le mois de juin, de mettre en place une nouvelle organisation permettant de limiter la jauge visiteurs à 5 000 personnes dans le Village », déclare Laura Le Goff, directrice générale du Vendée Globe.
C’est ainsi qu’une billetterie électronique permet de gérer les flux, réduire les files d’attentes et maitriser la jauge, grâce à la délivrance de tickets autorisant une entrée gratuite, mais à des horaires précis. Une fois sur place, des parcours visiteurs assurent à chacun le respect des mesures de distanciation. « Grâce à cet ensemble de précautions, prises avant même l’arrivée de la seconde vague, nous avons pu bénéficier d’un avis positif de la cellule Interministérielle de crise et du préfet. ».
Ce qui n’a toutefois pas empêché la fermeture du Village à compter du 30 octobre inclus et pour 10 jours à la suite du confinement national décidé.
« Il est indéniable que nous avons pâti de ces différentes mesures, notamment en termes de visiteurs et de réduction des hospitalités », confie cette juriste de 39 ans arrivée à la direction du Vendée Globe, après 12 ans passées comme directrice juridique dans la société d’économie mixte Vendée Expansion. « Cependant, la plupart de nos partenaires ne nous ont pas abandonné. De même, la billetterie électronique grand public nous a apporté de nombreuses informations sur l’origine et la durée de visite. Enfin, malgré l’absence des foules au rendez-vous les autres années, nous avons des retours positifs sur la qualité des interactions visiteurs exposants et les mises en scènes réalisées le jour du départ. Nous tirerons le bilan de ces nouveautés après l’édition. Il faut cependant que le Vendée Globe reste un évènement accessible à tous et populaire. Et nous espérons pouvoir organiser une très belle fête lors des premières arrivées ! », ajoute-t-elle.
Un public restreint et contraint
Si la fréquentation globale a été divisée par six à cause des contraintes de distanciation, tout a été mis en œuvre pour que les heureux élus puissent profiter au mieux de cette fête qui précède de 21 jours le départ des skippers.
« Cette jauge basse en matière de nombre de personnes présentes simultanément sur le site nous a notamment permis de maintenir et vérifier l’efficacité du dispositif dédié jusqu’alors à la gestion des flux et aux risques de panique et de mouvements de foule inhérents à tout établissement recevant du public », explique cet ancien pompier professionnel spécialisé dans la prévention et arrivé en 2012 au Vendée Globe pour travailler sur la sécurité incendie.
La crise sanitaire n’a cependant pas affranchi les organisateurs des menaces terroristes, du fait du côté emblématique et de la réputation mondiale de l’évènement. L’équipe chargée de la sécurité et de l’assistance aux personnes se compose ainsi d’un chef de poste, de 17 agents SSIAP, de 280 bénévoles (80 par jour pour guider les visiteurs et leurs rappeler les gestes barrières) et de 20 agents d’une société de sécurité privée.
« Je suis sûr que pour l’avenir, nous pourrons tirer les leçons de ces contraintes successives », assure Narcisse Azais.
Le Vendée Globe en chiffres
- 33 skippers
- 9 nationalités ;
- 40 075 km à parcourir ;
- 1 million d’euros de budget moyen pour participer (10 M€ pour certains) ;
- 3 et 7 M€ pour un bateau neuf ;
- 135 marques de sponsoring ;
- 200 000 € pour le vainqueur.