PDG de Brink’s France depuis 2009, Patrick Lagarde quitte ses fonctions à la fin de ce mois de juin. Pour sa dernière interview, qu’il a réservé à En Toute Sécurité, il explique la stratégie de diversification engagée par l’entreprise hors du transport de fonds classique. Il présente Michaël Gabay, son successeur, comme un homme de la continuité.
En Toute Sécurité – Brink’s a effectué plusieurs cessions d’activité ces dernières années. Ces mouvements sont-ils achevés ?
Patrick Lagarde – Oui, le repositionnement de l’entreprise est terminé. Nous avons effectivement cédé le gardiennage en 2009, la surveillance humaine en 2013, la sûreté aéroportuaire en 2018 et la télésurveillance l’année dernière.
Cela a permis de réinvestir notre marché en élaborant de nouvelles offres, notamment dans l’infogérance et l’intégration de services qui créent réellement de la valeur. En réalisant des prestations de gestion des flux fiduciaires, nous passons de l’obligation de moyens à l’obligation de résultats.
ETS – Le contrat signé en 2019 avec Banque Populaire Caisse d’Epargne portant sur la gestion de 11 600 distributeurs automatiques de billets symbolise cette mutation. Où en est la phase de déploiement ?
- L. – Nous terminons cet été la phase de développement, de test et d’expérience pilote. Pour cela, nous avons recruté une trentaine d’ingénieurs afin d’acquérir des compétences que nous n’avions pas, modifié le logiciel de pilotage des DAB, conçu un outil de maintenance préventive qui permet de déclencher des interventions plus précises et donc de générer des économies. En outre, nous rachetons les appareils de BPCE et nous sommes d’ailleurs devenu le plus important acheteur de DAB en France.
Sous notre pilotage, environ la moitié des tâches est confiée à des prestataires, comme notre concurrent Loomis pour le transport de fonds ou encore les fabricants de DAB.
Le déploiement proprement dit débutera en septembre à raison de mille machines par mois pendant un an.
Je vous annonce qu’une banque régionale, dont je ne peux pas dévoiler le nom, a signé un contrat assez similaire, portant sur la gestion d’un millier d’automates capables d’effectuer des remises de chèques.
Nous avons également inauguré à Toulouse un monitoring center qui a nécessité la création de 70 emplois. Il pourra gérer 25 000 à 30 000 DAB d’ici 18 mois. A mon sens, c’est la plus belle plateforme de gestion d’automates en Europe.
Je signale aussi que cette approche initiée par Brink’s France a été intégrée dans la stratégie de l’entreprise à l’échelle mondiale. Ainsi, nous sommes sollicités par d’autres filiales sur ce sujet. Je rappelle que le groupe a racheté PAI, en avril dernier, le leader américain indépendant du traitement des valeurs assurant la gestion d’environ 100 000 DAB.
ETS – Ces réalisations signifient-elles que le modèle de Brink’s est en train de changer ?
- L. – Tout à fait. Le transport de fonds, qui est notre cœur de métier historique, va baisser de 5% par an en raison d’une moindre utilisation du cash sur le long terme. Brink’s France doit donc se positionner sur de nouveaux métiers. Notre entreprise a ainsi obtenu le statut d’établissement de paiement, ce qui nous permet de proposer des services plus larges. Nous sommes d’ailleurs la seule société de transport de fonds à avoir cette licence européenne.
En dépit de l’érosion de notre activité historique, notre objectif consiste à enregistrer une croissance de 5% par an sur la période 2022-2024, ce qui implique une progression largement supérieure à 10% pour nos autres métiers. Aujourd’hui, ceux-ci pèsent un tiers de nos ventes totales et leur part devrait grimper jusqu’à la moitié d’ici trois ans.
ETS – Dans cette stratégie de diversification, quelles sont vos priorités de développement ?
- L. – Nous proposons désormais une gamme de services qui nous positionne comme un intégrateur de systèmes. Ainsi, nous installons des coffres de dépôt d’espèces chez les commerçants : le parc est déjà de 7 000 machines avec de belles perspectives de croissance. Sous la marque Point Cash, nous proposons des DAB d’entrée de gamme avec des fonctions simples dans les zones désertées par les banques : quarante sont installés et soixante commandés avec un objectif initial de 500 d’ici trois ans, mais décalé dans le temps en raison de la crise sanitaire et des élections régionales.
Nous lançons d’autres services de gestion de paiement avec des commerçants. Ainsi, un particulier peut payer en cash chez un buraliste un achat effectué sur internet. Un premier accord a été passé avec Corsica Linea. Il pourra également payer sa facture d’électricité ou son loyer dans un bureau de tabac. Nous sommes en train de signer des partenariats sur ce sujet. Enfin, un buraliste pourra devenir un point de dépôt d’argent pour d’autres petits commerces. Depuis un an, 700 bureaux de tabac ont intégré ce système et nous visons 1 600 de plus en un an. Nous travaillons sur d’autres projets de ce type.
Vous le constatez, nous sortons du monde du cash pour aller vers le monde du paiement. Brink’s France a vocation à devenir une fintech, c’est-à-dire une entreprise qui utilise les nouvelles technologies numériques pour améliorer les activités financières.
ETS – Vous quittez le groupe à un moment crucial…
- L. – La stratégie est en place, la feuille de route est tracée et notre environnement est stabilisé. Les fondamentaux sont posés, mais il faudra encore finaliser la transformation de l’entreprise, notamment en accentuant sa digitalisation.
Le relais est là en la personne de Michaël Gabay. Je pars donc l’esprit tranquille. Je resterai néanmoins un « spectateur engagé », comme le disait Raymond Aron : je suis membre du collège du CNAPS et suivrai des dossiers pour le syndicat professionnel Fedesfi.
ETS – Vous avez accumulé une expérience de 37 ans dans le transport de fonds, dont 22 chez Brink’s. Quel regard portez-vous sur cette profession qui a connu de nombreuses évolutions ?
- L. – Malheureusement, la réglementation évolue chaque fois parce qu’il y a eu un drame humain, si bien que cela ne se fait pas dans la sérénité. A l’exception de la Belgique, la France est le pays au monde où la réglementation est la plus contraignante. Un carcan n’est pas un problème s’il est flexible. Or, ce n’est pas le cas. De plus, il n’y a pas vraiment d’écoute de la part des pouvoirs publics.
Michaël Gabay : artisan de la transformation de Brink’s France
Agé de 45 ans, le successeur de Patrick Lagarde à la tête de Brink’s France connait parfaitement le monde bancaire et plus particulièrement celui des DAB. Michaël Gabay a en effet débuté sa carrière en 2000 comme directeur des ventes chez Wincor Nixdorf, un important fabricant d’automates bancaires. Neuf ans plus tard, il passe chez Glory, un autre ténor de ce secteur, comme directeur du développement des ventes.
En 2013, il entame une carrière internationale chez Brink’s, comme vice-président du développement des ventes pour la région Europe-Moyen-Orient-Afrique puis prend cette même fonction un an plus tard pour les cinq marchés les plus importants du groupe (Etats-Unis, France, Mexique, Brésil, Canada). Michaël Gabay revient en France en 2017 comme directeur général adjoint Commerce. Un an plus tard, il est promu directeur général adjoint Transformation et développement où il a conçu et conduit l’emblématique contrat BPCE qui symbolise la transformation de la filiale française.
Propos recueillis par Patrick Haas
Rédacteur en chef