Squats, vente de drogues, vols, agressions, règlements de comptes, dégradations des locaux… Face aux problématiques récurrentes en matière de sécurité auxquelles elle est confrontée, l’université Paris 8 de Saint-Denis a dû durcir sa politique sûreté, sans déroger à sa tradition de faculté expérimentale et « ouverte à tous », chère à ses étudiants et enseignants.
« Nous sommes partis d’une feuille blanche. Il ne s’agit nullement de se refermer sur un “entre nous”, mais de rappeler à tous les droits et les devoirs de chacun afin que tout le monde puisse profiter au mieux de cet espace d’enseignements et de rencontres. Notre politique sûreté repose sur trois piliers : l’accompagnement et le rappel des fondamentaux d’une vie en collectivité ainsi que la mise en place de moyens humains et techniques adaptés à la particularité et à l’histoire de notre établissement », confie Jean-Pierre Lameirinhas, directeur de la logistique en charge de la sécurité de l’établissement, lors d’une interview exclusive à En Toute Sécurité.
Héritière du Centre Universitaire Expérimental de Vincennes (créé dans la foulée du mouvement de Mai 1968 par le général de Gaulle pour éloigner les étudiants les plus contestataires de Paris et pour les mettre au défi de réaliser leurs aspirations), Paris 8 emménage, contre la volonté de ses enseignants et de ses étudiants, à Saint-Denis en 1980.
Déjà confrontée dans les années 70 à de forts désordres internes (mobilier dévasté ou volé, insalubrité, séquestration de présidents, affrontements entre groupuscules gauchistes), la problématique sécuritaire de ce trublion universitaire ne fait qu’empirer à la suite de sa nouvelle implantation dans l’environnement urbain du nord de la capitale. Notamment en 2018, lorsqu’un collectif d’extrême gauche d’aide aux migrants s’installe dans ses locaux avec une centaine de personnes vivant auparavant dans la rue. Puis la découverte sur les murs des salles occupées de tags racistes, d’appels au meurtre de policiers, de slogans antisémites, islamistes, misogynes et homophobes… Après plusieurs mois d’occupation, le bâtiment est évacué fin juin et nécessite plus de 1 M€ de dépenses de rénovation.
Quinze agents du groupe Onet Sécurité
Pourtant un durcissement de la politique sécuritaire avait été envisagé dès 2012. « Lors de mon arrivée à cette époque, la direction générale des services, qui supervisait la sûreté, voulait rattacher ces missions à la Direction de la logistique afin de bénéficier d’une meilleure efficacité par le biais notamment de moyens humains plus importants. Mais également par notre maîtrise des systèmes d’alarmes et de contrôle d’accès », se rappelle Jean-Pierre Lameirinhas. Elle n’était cependant pas encore prête à externaliser les missions de surveillance humaine. « J’ai alors refusé ce rattachement de poste, car je considérais qu’il n’était pas possible à un agent de la fonction publique qui habite dans le quartier, d’intervenir face à une population qu’il peut croiser en dehors de l’établissement. Deux ans plus tard, la direction de l’université voyant évoluer les incivilités ainsi que les attendus tant du personnel que des agents, l’on me demande de récupérer le service sûreté, et de mettre l’ensemble de la logistique en mouvement afin d’assumer les attendus de l’université. Et l’on m’accorde cette fois le droit de faire appel à la sous-traitance », explique-t-il.
C’est ainsi que de 2014 à 2017, une quinzaine d’agents du groupe Onet Sécurité (11 agents, deux chefs d’équipe, un responsable de site) assurent la sécurité sur le site de Saint-Denis. « Nous avons pu nous affranchir d’une procédure d’appel d’offre, en choisissant notre prestataire parmi ceux proposés par l’Union des Groupements d’Achats Publics, la centrale d’achat publique française, placée sous la double tutelle du ministre chargé du Budget et du ministre chargé de l’Education nationale », indique le directeur sûreté.
Une protection rapprochée à moindre coût
En 2019, l’établissement se voit cependant dans l’obligation de transférer ces prestations à un autre opérateur. Tout d’abord car les services proposés par l’UGAP arrivent à expiration, mais aussi parce que l’établissement désire pouvoir bénéficier d’une plus grande efficacité et autonomie en matière d’actions sécuritaires menées sur son campus soumis à la « franchise universitaire ».
Selon ce statut, dont bénéficient en France l’ensemble des universités, c’est le président et lui seul, qui est chargé du maintien de l’ordre dans son établissement. De même, lui seul peut, s’il l’estime nécessaire, faire appel aux forces de l’ordre. Les seules exceptions concernent les flagrants délits, les catastrophes ou les interventions sur réquisition du parquet. « Nous avons alors choisi de remplacer nos agents de sécurité dédiés au contrôle d’accès et à la surveillance du campus, par des agents d’intervention. Ce type de profil, beaucoup moins onéreux que des agents de protection rapprochée, permet en effet de régler certains problèmes, sans avoir à faire appel à l’intervention des forces de l’ordre », confie Jean-Pierre Lameirinhas.
Paris 8 en chiffres
- 22 500 étudiants
- 145 nationalités
- 1 500 administrateurs et enseignants
- 80 000 m² de bâtiments
- 2 hectares de sites
Toutefois, et pour éviter tout dérapage (en 2012, un agent de sécurité avait passé à tabac en plein cours un étudiant. Plusieurs élèves ainsi qu’un professeur avaient également été blessés), un fonctionnaire chef de service et son adjoint, supervisent et contrôlent sans jamais agir directement — les actions menées par le sous-traitant. Le marché a été remporté par la société Octopus Sécurité (anciennement SNGST) et le coût total des prestations humaines de l’université s’élève à 1,7 M€ par an.
Une quarantaine de caméras vidéo
Les treize fonctionnaires de Paris 8 auparavant dédiés à la sécurité sont désormais affectés à des postes d’huissiers au niveau de chaque bâtiment. Interfaces sécuritaires locales répartis sur l’ensemble du campus, ils assurent notamment les ouvertures et fermetures des salles en fonction des plages horaires de cours, contrôlant ainsi de manière discrète leur bon déroulement. L’université mène également des réflexions afin d’obtenir l’assermentation de certains d’entre eux afin de pouvoir faire appliquer la réglementation en ce qui concerne notamment la consommation de drogue ou d’alcool à l’intérieur de l’établissement.
Côtés moyens techniques (un budget évalué à 350 000 € par an), des systèmes de grilles et des alarmes par douches radar permettent de cloisonner progressivement chaque bâtiment afin de les protéger de façon individuelle des vols de matériels. 0,7 M€ ont ainsi été investis sur deux ans sur cette seule sécurisation des accès. Le nombre de caméras a également été augmenté.
« Jusqu’à maintenant nous devions nous contenter de filmer les seuls portails d’entrées à l’université. Aujourd’hui, nous pouvons surveiller à l’intérieur même de l’enceinte en assujettissant la mise en route de caméras au déclenchement des alarmes des issues de secours de chaque bâtiment. Une quarantaine sont aujourd’hui installées », précise le directeur sûreté.
Jean-Pierre Lameirinhas : un autodidacte à l’université
Pur produit de Saint-Denis, Jean-Pierre Lameirinhas quitte l’école à 18 ans avec un BEP en poche. Après 2 ans passés au sein de l’armée de terre dans un régiment parachutiste et un retour au monde civil dans les métiers de la sécurité (ERP et IGH 1), il découvre les métiers des services généraux chez Phone Régie en 2002, puis chez Dalkia en 2004 comme responsable de site à La Défense.
Après une licence pro en gestion des services liée à l’environnement, il intègre en 2007 le département multiservices de Sin&stes, qu’il quitte en 2011 afin de faire une reconversion professionnelle. En 2012, il rejoint l’université Paris 8 en tant que directeur adjoint de la logistique et prend le poste de directeur de la logistique en charge de la sûreté en 2014.
Enquête réalisée par Pierre-Olivier Lauvige