Pour l’une de ses rares interviews à la presse, le délégué ministériel fait le point pour En Toute Sécurité sur les projets de réformes à venir et exprime son opinion sur les directeurs sécurité et sur les moyens de réduire les faiblesses de la sécurité privée.
En Toute Sécurité – Gérald Darmanin s’est prononcé le mois dernier en faveur de la création d’une Direction du continuum au sein du ministère de l’Intérieur. Quels sont les contours de ce projet ?
Olivier de Mazières – L’objectif est d’avoir une vision plus complète des partenariats à renforcer entre les forces régaliennes, la police municipale et la sécurité privée. Cette direction pourrait également intégrer d’autres entités concernées comme les opérateurs de transport, les bailleurs sociaux, les enseignes de la grande distribution, les centres commerciaux ou encore des services publics comme l’Education Nationale.
La sécurité privée y serait mieux intégrée et prise en compte, y compris sur des enjeux de sécurité civile qui sont jusqu’à présent peu pris en considération. La concertation devra aussi se renforcer au niveau local, y compris au niveau des préfets.
Il faudrait également mettre en place une évaluation de l’efficacité et des apports de ces partenariats. Cela pourrait passer par la création d’un Observatoire ou d’une méthodologie d’évaluation.
Il importe de finaliser les attributions de cette direction, définir les entités qui pourraient y être raccrochées et faire des arbitrages budgétaires et humains. Tout cela pourra être précisé à l’occasion de la LOPMI (NDLR : Loi d’orientation et de programmation du ministère de l’Intérieur) qui devrait être présentée en février prochain.
ETS – Dans cette perspective, que va devenir la DPSIS dont vous avez la charge et qui a justement pour mission de nouer ce type de partenariat ?
- de M. – Comme vous le soulignez, la DPSIS effectue un travail de coordination et d’animation entre sécurité publique et sécurité privée, mais la direction du continuum pourra les impulser plus efficacement et systématiquement. La DPSIS sera le noyau constitutif de cette direction et donc fondue en son sein.
On peut également imaginer une prise en compte de la recherche et de l’innovation en matière de sécurité, avec une veille du marché, de même qu’un soutien plus systématique à l’exportation.
ETS – Aujourd’hui, le continuum est-il satisfaisant ?
- de M. – Le continuum n’est pas un état stable : il évolue en fonction des menaces. L’objectif est de monter en gamme et que la sécurité privée se professionnalise davantage. C’est une conquête permanente.
ETS – Dans cette optique, quelles sont les nouvelles missions qui pourraient être confiées à la sécurité privée ?
- de M. – Pour lui en confier de nouvelles, il faut tout d’abord garantir sa montée en compétence. Ensuite, tout ira plus vite. La loi Sécurité Globale a déjà ouvert quelques portes comme la possibilité pour la sécurité privée de détecter des drones aux abords des sites qu’elle surveille ou sa participation sur la voie publique en cas de menace terroriste.
ETS – Parmi les réformes envisagées, celle de l’éventuelle intégration de la sécurité électronique dans le périmètre réglementé prend l’allure d’un véritable serpent de mer. Quelles sont les perspectives ?
- de M. La préfète Nicole Klein est chargée d’un rapport, notamment sur ce sujet, qu’elle devrait remettre d’ici quelques semaines. Sans préjuger de ses conclusions, il faut être vigilant sur l’effet d’une trop grande ouverture du périmètre réglementé. A mon avis, la conception de systèmes de sécurité électronique relève plutôt des activités de recherche de la part de fabricants, dont beaucoup sont d’ailleurs d’origine étrangère.
Pour l’installation et la maintenance de ces systèmes, il faudrait détourer de manière assez fine les activités pouvant entrer dans le livre VI du Code de la sécurité intérieure, car les entreprises se comptent par milliers. Il serait logique de ne retenir qu’une partie de leurs activités.
L’enjeu est le même pour une éventuelle intégration du conseil en sécurité dans le périmètre réglementé. Il serait nécessaire de préciser le contenu des prestations concernées — ce qui parait complexe — et ne pas le prendre de manière générale. On peut se demander s’il ne serait pas préférable de créer une certification ou une labellisation.
ETS – Une extension du périmètre réglementé signifierait de nouveaux moyens pour le CNAPS, alors que celui-ci fait justement l’objet de réflexions sur sa réforme pour corriger quelques lacunes…
- de M. – S’il faut corriger certains points, le CNAPS, créé voici tout juste dix ans, n’a pas donné lieu à des dysfonctionnements. Il s’agit plutôt d’une crise de croissance ou de difficultés sur les moyens techniques — je fais allusion au portail Drakar — et humains, c’est-à-dire le nombre de contrôleurs.
De plus, le CNAPS a été sollicité sur des sujets qui ne constituent pas son cœur de métier, notamment sa gouvernance, la situation ou des évolutions de fonds de la branche, les partenariats, etc. Le CNAPS doit donc être mis en mesure de se recentrer sur ses missions principales et avec davantage de moyens. Il doit également renforcer ses missions de conseil, notamment sur les règles que les entreprises de sécurité doivent respecter, sur une doctrine des contrôles, la délivrance des cartes professionnelles et harmoniser les décisions des commissions locales et la nationale.
Une ordonnance sur ce sujet est en cours de préparation et devait être publiée d’ici la fin du premier trimestre.
ETS – Quelles sont les autres réformes qui vous semblent nécessaires ?
- de M. – Celle concernant la formation en sécurité me semble particulièrement importante. Le travail a déjà débuté et devrait aboutir avant 24 mois. La reclassification des métiers repères et la définition d’un parcours professionnel sont également essentielles. Une série de décrets découlant de l’adoption de la loi Sécurité Globale en mai dernier devrait également être publiée avant la fin de ce mois.
ETS – Il semble que l’autorisation de la reconnaissance faciale dans les lieux publics soit remise aux calendes grecques…
- de M. – C’est une technologie à manier avec précaution, car elle soulève des interrogations de la part de certains de nos concitoyens, notamment dans son application à la sécurité et au maintien de l’ordre. Le développement de la reconnaissance faciale doit être précédé d’un débat apaisé et conduire à un consensus qui combine efficacité opérationnelle et respect des libertés individuelles.
Je tiens néanmoins à souligner qu’il ne faut pas confondre reconnaissance faciale et intelligence artificielle. Cette dernière technologie peut par exemple s’appliquer à la détection d’objets suspects ou de mouvements de foule et constituer un appui aux forces de sécurité. On peut avancer sur ces sujets et des expérimentations pourront d’ailleurs se dérouler en vue des Jeux Olympiques de 2024.
ETS – Selon votre analyse, quelles sont les forces et les faiblesses de la sécurité privée ?
- de M. – Elle est extrêmement dynamique et a montré sa capacité à s’adapter rapidement aux attentes du marché. Malgré quelques aléas, elle tend à s’organiser pour parler d’une même voix.
Je perçois toutefois plusieurs faiblesses, qui sont bien connues : une attractivité insuffisante et une compétitivité trop fondée sur le seul critère du prix. Un niveau de formation qui doit s’améliorer, mais — je viens de l’évoquer — cela est bien engagé. Et enfin une reconnaissance de la part de l’Etat qui doit être plus systématique et visible.
ETS – Comment améliorer l’attractivité de la profession ?
- de M. – Elle doit notamment fournir des efforts de communication. Tant la population que les décideurs n’ont pas toujours la connaissance de ce que sont vraiment les métiers de la sécurité privée dans toute leur diversité. On pourrait imaginer des campagnes de promotion ciblées, par exemple vers le grand public ou les étudiants. Une telle initiative a par exemple été faite en faveur du personnel pénitentiaire et cela s’est révélé très utile.
ETS – Diriez-vous que c’est encore une profession immature ?
- de M. – Comme dans toute profession, on trouve toutes sortes d’acteurs : certains sont exemplaires, d’autres obéissent à une logique du moins disant qui peut entrainer des dérives.
On évoque souvent le fait qu’il y a beaucoup d’entreprises, mais ce n’est peut-être pas le véritable sujet. Le problème, c’est le nombre d’agents susceptibles de répondre aux besoins réels de la demande avec des compétences adéquates, ce qui suppose un niveau de rémunération et de formation adapté.
ETS – Est-ce la faute des donneurs d’ordre ?
- de M. – Certains d’entre eux ne sont pas toujours prêts à payer les prestations à un niveau correct. Mais la branche doit aussi s’organiser pour offrir des compétences et des prestations adaptées aux diverses catégories de sites et à leur niveau de risque. Cela permettra de résorber les problèmes de guerre des prix.
Les directeurs sécurité jouent un rôle absolument fondamental : ils garantissent le maintien de l’activité de leur entreprise et contribuent à la protection du personnel. Leur activité reflète une grande diversité dans leur champ d’attribution. Par-delà un éventuel statut spécifique, il convient de s’interroger sur la façon dont ils pourraient être mieux intégrés dans le continuum. Cela pourrait passer par une instance de concertation au niveau d’une direction du pilotage des partenariats qui pourrait inclure le CDSE, Agora et des associations d’élus. Cette concertation pourrait aussi se dérouler au niveau des départements et une instruction pourrait être adressée en ce sens aux préfets.
ETS – L’Etat a décidé récemment d’attribuer une enveloppe de 25 M€ pour la sécurité. Quelles vont être leur affectation ?
- de M. – L’expression des besoins sera définie d’ici quelques semaines en se basant sur les scenarios de menaces pour les grands événements. Si la reconnaissance faciale ne sera pas prise en compte, il n’en sera pas de même pour l’intelligence artificielle, notamment pour les logiciels d’alerte et d’analyse de flux, l’interopérabilité des centres de commandement et la cybersécurité de ces centres. Il ne s’agira pas de programmes de recherche, mais de choix technologiques avec des expérimentations in situ dans le cadre de contrats signés avec des entreprises.
ETS – On comprend bien que cette initiative se situe en prévision des Jeux Olympiques. Concernant cet événement, il subsiste des doutes sur la capacité de la profession à mobiliser le personnel suffisant…
- de M. – Je suis confiant à condition qu’on se préoccupe de cette question dès maintenant, ce qui est d’ailleurs le cas. Cela suppose une rémunération et des conditions de travail attrayantes et une communication ciblée vers les publics concernés, notamment les titulaires d’un bac sécurité, d’un CAP ou d’un BTS Mos qui représentent environ 3 000 personnes. Il y a également le projet de création d’un titre provisoire Evénementiel.
ETS – Pour les J.O., est-il envisageable de faire appel à des sociétés de sécurité étrangères ?
- de M. – Il existe des règles applicables prévues par le droit, notamment dans le cadre d’appels d’offre européens. Mais cela suppose également que le CNAPS puisse contrôler les capacités à intervenir de ce type d’entreprise.
Propos recueillis par Patrick Haas
Rédacteur en chef