Maternité de l’hôpital Dasht-e-Barchi à Kaboul. En milieu de matinée du 12 mai dernier, un groupe d’hommes armés fait irruption dans cet établissement de 55 lits ouvert par Médecins Sans Frontières en 2014. Il progresse de salle en salle et tue méthodiquement les femmes comme les nouveau-nés, avant d’être mis hors d’état de nuire par les forces spéciales après plusieurs heures de combats.
Au total, seize mères, dont cinq en plein accouchement, tomberont sous les balles. Une sage-femme travaillant pour MSF et huit accompagnants, dont deux enfants âgés de 7 et 8 ans venus se faire vacciner, seront également abattus à bout portant. « Ce quartier a été la cible d’attaques par le passé, mais personne ne pouvait s’attendre à ce qu’il y ait une action ciblée sur une maternité. Ils sont venus pour tuer les mères », a raconté le responsable local de l’organisation
Des équipes devenues des cibles
Un pas de trop dans l’horreur pour l’association médicale humanitaire internationale qui avait principalement bâti sa politique sûreté sur le bien-fondé de ses actions. A savoir : miser sur la seule démarche humanitaire en apportant une assistance médicale d’urgence aux populations lors des conflits armés, pour bénéficier d’une relative bienveillance vis-à-vis de l’ensemble des belligérants.
« Ce qui faisait notre force, se révèle aujourd’hui comme une faiblesse, car nos actions deviennent symboliques et nos équipes des cibles », explique Matthieu Chantrelle, chargé de mission sécurité chez MSF France, lors d’une interview exclusive à En Toute Sécurité. En 2019, 483 travailleurs humanitaires ont été attaqués dans le monde, selon des chiffres cités par l’ONU : une hausse de 18% par rapport à 2018.
Pourtant, cette politique s’était révélée payante jusque dans les conflits les plus violents. Installée depuis avril 2012 à Aden, l’hôpital de traumatologie de MSF a ainsi été l’une des rares structures de santé de la ville à continuer à fonctionner durant la guerre civile yéménite qui s’est soldée par plus de 100 000 morts dont 12 000 civils depuis 2015, selon l’ONG spécialisée Acled).
« La reconnaissance du bien fondé de notre action auprès de l’ensemble de la population, s’avère la plupart du temps comme la meilleure des protections ! Cet ancrage local nous donne du poids afin de négocier à tous les niveaux, avec toutes les parties en conflit. Il nous permet de continuer à soigner les civils, comme les combattants de tous bords. Nous ne sommes cependant pas des martyrs de l’humanitaire. Nous devons trouver l’équilibre acceptable entre le risque et le bénéficie apporté par notre action. A Aden, nous sauvions tous les jours des vies… », explique Matthieu Chantrelle. De mars à juillet 2015, plus de 2 800 blessés de guerre ont été soigné dans cette ville par MSF.
Des moyens de protection plus conséquents
Un équilibre fragile, qui s’avère cependant impossible à maintenir dans certaines régions. Et notamment en Afghanistan confronté au retour des djihadistes de Daech, avec qui il n’est pas possible de négocier, mais pour lesquels tout travailleur humanitaire d’une organisation occidentale représente désormais une cible privilégiée. Une tendance confirmée le 9 août dernier par l’attaque et l’exécution de six Français et deux Nigériens employés par l’ONG Acted dans la zone de Kouré au Niger.
Confronté à la généralisation de ce type de menaces, MSF pourrait désormais — en complément des liens de confiance noués au sein des populations — renforcer ses moyens de dissuasion et de protection humains comme physiques, comme c’est déjà le cas dans certaines zones particulièrement exposées.
« Braquage, kidnapping, bombardement, car-jacking… Nous sommes confrontés à des risques très variés en fonction des pays où nous opérons. D’où la difficulté d’élaborer une politique sûreté, adaptée à cette multitude de menaces. Mon rôle, au sein du département opérationnel, consiste à conseiller les équipes, soit en me rendant sur place, soit par téléphone. Mais également à assurer des missions de support et d’audit. L’ensemble de ces mesures sont élaborées et mises en œuvre en fonction de l’évolution de la menace locale. On doit continuellement s’adapter », analyse le responsable de MSF. Mais là encore, l’organisation compte essentiellement sur ses moyens propres et sa connaissance du terrain, pour assurer la protection des siens.
Des « safe-room » dans l’hôpital de Kaboul
L’organisation fait ainsi très rarement appel à des sociétés de sécurité privée. « Il s’agit de personnel MSF. Ils s’imprègnent ainsi plus facilement de la culture MSF et les liens de confiances sont plus forts », confie son chargé de mission sécurité. De manière générale, la plupart des institutions humanitaires refusent d’être protégées par les armées nationales. Cela signifierait qu’elles ont choisi un camp. En plus de perdre leur neutralité — et de fait l’accès à certaines populations — cette démarche leur nuirait, du fait de la large hostilité des populations vis-à-vis des troupes en uniformes, qu’elles soient nationales ou internationales.
Les équipes opérationnelles de MSF sont constituées à 90% de personnel local. Cependant, il n’y a plus de bénévoles, car il s’agit toujours de salariés. Ainsi, en cas de de problème, l’organisation a la responsabilité de toutes les personnes présentes sur le terrain et a l’obligation de les évacuer en cas de nécessité.
En matière de moyens techniques, MSF tente de protéger ses sites de murs et de barbelés. « Mais plus le niveau de risque est élevé, plus ce type de protection montre ses limites », rappelle Matthieu Chantrelle. De plus, cloîtrer les humanitaires et « bunkeriser » leurs hôpitaux présente également le risque d’une perte de connaissance de l’environnement. Alors que la récolte d’informations auprès de la population se révèle précieuse sur l’éventualité d’attaques.
D’autres moyens de protection physique, comme des safe-room blindées, peuvent se révéler efficaces. « Elles nous ont permis de sauver des vies à Kaboul, » confie Matthieu Chantrelle. Dès les premiers coups de feu, les personnels soignants ont ainsi évacué le maximum de patientes et de familles dans l’une des quatre pièces sécurisées du bâtiment. De 70 à 80 personnes y ont trouvé refuge et ont vécu l’attaque au seul bruit des impacts de balles et des explosions de véhicules dans la cour de l’hôpital.
Une gestion de crise intégrée à l’opérationnel
Même démarche maison en cas de crise. « Nous travaillons avec des consultants, mais nous avons développé notre propre expertise. Chez nous, la gestion de crise a toujours été intégrée à l’opérationnel. Nous avons ainsi créé notre ”guide line” kidnapping, avec la société de conseil Amarante. Mais l’avons nourri de notre propre expérience. Ainsi en cas d’enlèvement, nous pouvons demander conseil. Mais nous nous appuyons sur notre connaissance du terrain et notre ancrage local pour mener au mieux les négociations. Dans tous les cas, nous avons le dernier mot en matière de prise de décision », affirme le responsable sécurité.
Côté formation, l’institution refuse par principe les stages de mises en situation qu’elle considère comme anxiogène et dont l’efficacité se révèle limité en cas de vrais problèmes. L’ensemble du personnel bénéficie cependant de nombreux stages organisés à un niveau local ou au siège, dont le contenu est adapté au rôle et aux missions de chaque intervenant. « A la suite d’évènements comme celui de Kaboul, les opérations de soutien psychologique sont une priorité. Et nous disposons de notre propre département de gestion de stress », déclare Matthieu Chantrelle.
MSF en chiffres
- 50 ans d’existence ;
- Une présence dans 70 pays ;
- 5 centres opérationnels (Paris, Barcelone/Athènes, Bruxelles, Genève, Amsterdam) ;
- 38 000 personnes employées chaque année ;
- 403,3 M€ de ressources, dont 98,8% privées.
Mais l’ensemble de ces mesures ne suffiront jamais à protéger les patients et les soignants de tueurs déterminés à les exterminer. Alors que l’hôpital de Kaboul était le seul à offrir des soins obstétricaux et néonataux d’urgence à la population défavorisée du sud-ouest de Kaboul et qu’il s’agissait d’une des maternités les plus actives que MSF gérait dans le monde (près de 16 000 femmes y accouchèrent en 2019), l’organisation humanitaire a décidé de ne pas rouvrir cet établissement et de retirer l’ensemble de son personnel.
« Quitter une zone d’opération passe par des discussions à tous les niveaux de l’organisation. Ce qui pourrait se révéler dangereux, c’est que l’institution pousse la base à rester sur le terrain par une mauvaise évaluation des risques locaux. Mais dans la grande majorité des cas, c’est l’inverse. En général les équipes de terrain veulent prendre plus de risques. Avec des médecins qui veulent continuer à soigner leurs patients. Malgré le contexte, nous avons toujours des équipes en Afghanistan. Et nous sommes en plein débat pour savoir si l’on retourne à Kaboul ou pas. Nous ne voulons pas laisser tomber la population », souligne Matthieu Chantrelle.
Matthieu Chantrelle : une carrière dans l’humanitaire
Enquête réalisée par Pierre-Olivier Lauvige