Luc Guilmin (GES) : « La profession ressent une certaine frustration »

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A l’occasion du congrès national de la sécurité privée qui s’est tenu du 15 au 17 septembre à Marseille, le président du GES a accordé une interview exclusive à En Toute Sécurité. Il analyse la situation actuelle de la profession, évoque la perspective des Jeux Olympiques de 2024 et les relations avec les pouvoirs publics.

 

En Toute Sécurité – Selon vous, comment la profession de la surveillance humaine s’est-elle comportée durant la pandémie ?

Luc Guilmin – Elle a effectué un travail remarquable. Je ne connais pas d’exemple d’un agent qui ait refusé d’assurer ses missions, malgré les nombreuses incertitudes qui existaient. De leur côté, les entreprises de sécurité ont fait preuve d’agilité, notamment pendant le tout début de la crise sanitaire. Tout le monde a fait le dos rond, mais les contrats ont continué à être honorés.

Cependant, il faut quand même souligner que le premier semestre a été difficile. Aujourd’hui, nous sommes mieux armés pour gérer ce type de crise. Par ailleurs, le besoin en sécurité continue à enregistrer une courbe ascendante.

ETS – Aujourd’hui, vous êtes confronté à un autre problème : les difficultés de recrutement…

  1. G. – C’est exact. Il manque entre 20 000 et 25 000 agents et pratiquement aucune entreprise de sécurité ne dispose d’un effectif suffisant. Ce phénomène entraîne des conséquences graves : pénalités de retard pour non-respect des prestations, report de la signature de contrats, etc.

Je rappelle qu’on recense 300 000 titulaires de cartes professionnelles : durant la pandémie, certains d’entre eux ont quitté la profession et il n’est pas facile de les faire revenir.

Le GES ne ménage pas ses efforts pour rendre le secteur attractif et je pense qu’il faudra se coordonner avec l’Ufacs, la nouvelle organisation patronale de la formation en sécurité, pour travailler en ce sens.

ETS – La décision du gouvernement de relever le Smic au 1er octobre va entrainer une revalorisation des salaires. Cela peut-il contribuer à résoudre le problème ?

  1. G. – Une telle augmentation va faire passer en-dessous du Smic les rémunérations des agents aux coefficients 120 et 130. Les coefficients supérieurs vont être automatiquement revalorisés. Si les entreprises de sécurité ne répercutent pas cette hausse auprès de leurs clients, cela va entrainer des problèmes économiques.

Le conseil d’administration du GES se ­positionnera sur ce sujet dans les prochains jours.

ETS – Ce problème de recrutement, qui apparait structurel, ne va-t-il pas s’aggraver en 2024 pour les Jeux Olympiques durant lesquels on évoque le chiffre de 25 000 agents supplémentaires ?

  1. G. – Je suis très inquiet si les conditions pour rendre notre profession plus attirante ne changent pas d’ici 2024. Le pari s’avèrerait compliqué. D’ailleurs, des mesures doivent être prises afin que le contexte général soit différent d’ici 18 mois afin d’être opérationnel à temps.

A date, je constate que la plupart des entreprises de surveillance humaine ne souhaitent pas répondre aux appels d’offres pour la sécurité des Jeux Olympiques. Cette situation pourrait peut-être profiter aux entreprises étrangères. Il faudra aussi savoir si le prix des prestations sera attractif ou pas.

ETS – La profession a été partiellement entendue concernant les réformes contenues dans la loi Sécurité Globale. Comment analysez-vous cette situation ?

  1. G. – Le GES a longuement travaillé sur ce dossier. La loi va dans la bonne direction, car elle introduit des éléments positifs pour nos métiers. Cependant, il est vrai aussi qu’elle alimente une certaine frustration de la profession et je ressens de l’amertume que Gérald Darmanin ne soit pas venu à notre congrès.

Les chefs d’entreprises expriment leurs réactions avec leurs tripes : ils trouvent qu’ils sont toujours plus contrôlés et que leur activité est entravée par de nouvelles barrières. Nous ne voulons pas d’une relation de tutelle avec l’Etat même si notre profession est réglementée. Nous sommes un acteur de la transformation de la sécurité.

Ceci dit, dans le passé nous avons sollicité l’Etat pour que le marché soit davantage régulé et il semble difficile aujourd’hui de lui demander moins de régulation.

Les dirigeants d’entreprise demandent par exemple un équilibre dans la répartition des contrôles effectués par le CNAPS. La proportion doit être respectée en fonction de la taille des sociétés. Or, personne n’a une vue globale sur ces contrôles. C’est un problème de perception et de communication : il faudrait que l’agence de régulation édite un rapport public détaillé sur la répartition des contrôles et qu’elle mette l’accent sur ses missions de conseil.

Enfin, il parait nécessaire d’obtenir plus de clarté sur les interprétations trop rigoureuses de la loi.

ETS- Selon vous, quel est le bilan du GES deux ans après sa naissance, suite au rapprochement entre le SNES et l’USP ?

  1. G. – Le GES, qui compte 186 adhérents — un chiffre en hausse —, est un syndicat homogène : il n’y a pas les anciens adhérents du SNES d’un côté et les ex-USP de l’autre. Désormais, les pouvoirs publics ont un interlocuteur crédible qui fait des propositions constructives. Avant, c’était vraiment compliqué.

Nous travaillons avec d’autres organisations comme GPMSE, SESA, AN2V, Anitec, Sef Protec ou Snarp afin d’aligner les mêmes arguments. De même, nous avons entamé un dialogue constructif avec le CDSE, même s’il est parfois un peu musclé.

ETS – Vous avez créé un groupe de travail consacré à la technologie. N’est-ce pas concurrent du GPMSE ?

  1. G. – Nous n’avons pas vocation à faire concurrence au GPMSE, mais nous souhaitons créer des passerelles. Le dialogue permet aux acteurs de la surveillance humaine de ne pas oublier certains aspects de leur profession, dans un contexte où la sécurité électronique est appelée à prendre davantage d’importance. Ils doivent donc prendre en compte les spécificités de ces métiers.

Le GES doit aider ses adhérents à comprendre les enjeux de la sécurité électronique.

ETS – L’ADMS vient d’obtenir sa représentativité. Comment voyez-vous les relations avec cette organisation ?

  1. G. – C’est difficile à dire, car nous ne connaissons pas l’état d’esprit dans laquelle se trouve l’ADMS. Des contacts sont d’ailleurs en train d’être pris. Il me parait nécessaire de coordonner nos actions et j’espère que nous pourrons avancer dans la même direction.

 

Crainte d’une situation de l’emploi tendue pour les Jeux Olympiques

Ralph Bonan, président de la commission Grands événements du GES, a estimé au cours d’un débat durant la congrès de Marseille que la situation de l’emploi était « plus que dramatique » dans la perspective d’assurer des prestations de sécurité pour les Jeux Olympiques de 2024. « Aujourd’hui déjà, faute de personnel suffisant, la plupart d’entre nous n’est plus en mesure d’assurer des prestations pérennes », a-t-il ajouté, soulignant que des agents ont quitté la profession pour être embauchés dans d’autres secteurs économiques.

Thomas Collomb, responsable de la sécurité de Paris 2024, lui a répondu que les tarifs proposés seraient « attractifs ». Il est cependant possible que des tensions en matière de recrutement se fassent jour sur certains sites et à certains moments, sachant qu’il faudra privilégier les entreprises locales.

Thomas Collomb a affirmé être en phase de définition des besoins en sécurité. Le lancement des appels d’offre s’effectuera au début de l’année prochaine et leurs résultats seront publiés fin 2022. « On n’y arrivera pas si la filière sécurité ne se mobilise pas », a-t-il prévenu.

Au pic de cet événement sportif mondial, il faudra 22 000 agents pour répondre aux seuls besoins de Paris 2024, auxquels il faudra ajouter les agents présents dans les hôtels, les aéroports, les boutiques, etc.

S’exprimant également au congrès de Marseille, Cyrille Maillet, directeur du CNAPS, s’est prononcé pour une déterritorialisation de l’agence et la création de centres d’expertise, citant l’exemple du transport de fonds.

Le système actuel « ne permet aucune flexibilité », a-t-il affirmé en constatant « des interprétations différentes du droit selon les régions ».

 

 

Propos recueillis par Patrick Haas

Rédacteur en chef