Les objectifs de Kroll modifiés par la crise sanitaire

Share

Louis-David Magnien : “Nous avons constaté un plus grand nombre de litiges et de tentatives de fraudes durant la crise sanitaire”.

Le spécialiste des investigations financières et de la cybersécurité a subi une importante baisse d’activité pendant la période de confinement mais se prépare à un surcroit de prestations dès cet été, annonce Louis-David Magnien, co-directeur pour la région Europe-Moyen-Orient-Afrique du groupe américain, au cours d’une interview exclusive accordée à En Toute Sécurité, la première depuis sa nomination à ce poste en avril dernier.

« Nous avons connu un trou d’air en mai, car des missions ont été reportées, ce qui signifie des volumes d’heures de travail perdus. En effet, durant ces deux mois, nos clients se sont concentrés sur leurs métiers, tandis que leurs opérations portant sur des transactions ont diminué et que les restrictions sur les voyages ont freiné la collecte d’informations », explique le dirigeant qui est plus spécifiquement en charge de la France, Belgique, Luxembourg, Suisse, Monaco et l’Afrique francophone.

Le recul du CA pourrait être d’environ 20% en France sur l’année 2020, de même qu’en Europe, tandis que le volume d’affaires serait moins impacté en Asie et Amérique latine (-15%) en raison d’une crise sanitaire ayant des conséquences économiques moindres.

« Nous nous préparons à une période très chargée dès le mois de juillet : nous avons en effet constaté un plus grand nombre de litiges et de tentatives de fraudes durant la crise sanitaire », affirme Louis-David Magnien, issu de diverses institutions financières (Société Générale, Merrill Lynch, UBS, Crédit Suisse, Silvaris Capital) avant d’intégrer Kroll en 2017. Et de citer de nombreux cas apparus ces dernières semaines : des contentieux entre deux partenaires en raison d’un impact différent de la crise, des accords à renégocier, des problèmes de logistique, des paiements en retard, des fraudes au dispositif de chômage partiel, etc.

En outre, l’environnement économique va être tendu dans les prochains mois, si bien que des acteurs vont être fragilisés ou disparaitre ce qui provoquera une multiplication des contentieux.

De plus, les cyberattaques se sont multipliées. Or, la cybersécurité est un axe de développement majeur pour Kroll. « Notre croissance dans ce domaine évolue entre +50% et +100% ces dernières années et représente désormais près de la moitié de notre activité totale contre zéro voici seulement dix an », précise le directeur. « Notre double expertise en investigation et en cybersécurité constitue un véritable atout, car l’accès aux données digitales est important pour résoudre un problème de fraude, de détournement d’actifs ou pour retracer des flux financiers avant une banqueroute », ajoute-t-il.

 

Développer le bureau de Paris

Dans ce contexte, Kroll veut développer le bureau de Paris qui compte une quinzaine de personnes. « Nous avons une capacité de croissance importante, ce qui implique des effectifs 50% plus nombreux qu’aujourd’hui », souligne Louis-David Magnien. Les facturations réalisées à Paris s’élèvent à environ 4 M€, mais n’intègrent pas les missions transfrontières.

« Nous examinons les possibilités d’acquérir des sociétés d’investigations présentes dans plusieurs pays, dont la France », annonce le dirigeant.

Kroll, qui emploie 1100 consultants dans le monde, a étendu ses implantations géographiques en Europe avec l’ouverture de bureaux à Amsterdam, Dublin, Zurich avec l’objectif d’en créer un d’ici l’année prochaine en Allemagne. Au Moyen-Orient, Ryad a également été ouvert.

« Aujourd’hui, notre nationalité américaine n’est plus pénalisante en France, contrairement à ce qui a pu parfois se produire voici vingt ans », estime Louis-David Magnien. Ses clients se divisent en quatre catégories égales : des cabinets d’avocats intervenant dans le cadre de procédures judiciaires, des fonds d’investissement, des banques et des entreprises de différentes tailles.

Le directeur estime que le métier d’enquêteur a beaucoup changé depuis quelques années, car les problématiques économiques ont beaucoup évolué. « Avant, nous étions sur un métier très confidentiel, de niche et à la réputation plus ou moins sulfureuse. Aujourd’hui, la masse d’informations publiques est énorme. Notre profession s’est institutionnalisée, dans un cadre réglementaire renforcé et dans un contexte où la fraude n’est plus acceptable chez les donneurs d’ordre », analyse-t-il.

 

Changement d’actionnaires pour la maison-mère de Kroll

Le cabinet de conseil global Duff & Phelps, la maison-mère de Kroll, a signé un accord début 2020 pour modifier son actionnariat d’ici cet été : le fonds d’investissement Permira va céder une grande partie de sa participation à Stone Point Capital et à Further Global Capital.

Kroll a été acquis en 2018 par Duff & Phelps, une entité de 3 500 consultants dont Olivier Sarkozy est membre du conseil d’administration.

Cette opération faisait suite à de nombreux changements d’actionnaires pour le mythique cabinet d’enquêtes fondé par Jules Kroll en 1972. Celui-ci renonce à son indépendance en 1997 en signant un accord pour être racheté par la société de renseignements commerciaux Equifax (voir ETS n°192). Accord avorté quatre mois plus tard, remplacé par un rachat par O’Gara, leader mondial des véhicules blindés (voir ETS n°198, 202 et 211). Mais le peu de synergies conduit Kroll à redevenir autonome en 2001 (voir ETS n°279). Il est cependant racheté par le courtier d’assurance Marsh & McLennan trois ans plus tard (voir ETS n°347), puis par la société de gardiennage Altegrity en 2010 (voir ETS n°481), ensuite par Corporate Risk Holdings en 2015 et enfin par Duff & Phelps en mars 2018, qui semble — lui — bien décidé à conserver cette pépite.