Le monde du rugby face à la réalité sécuritaire

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Sport de voyou contre sport de gentleman ? Souvent opposé au football par le fair-play de ses joueurs et le comportement bon enfant de ses supporters, l’organisation de compétitions de rugby n’en reste pas moins confrontée aux mêmes réalités et contraintes en matière de sécurité. Les menaces ont changé : aujourd’hui, la priorité ne consiste plus seulement à éviter l’intrusion d’un « striker » (un spectateur nu) sur la pelouse.

« Il y a bien quelques matchs difficiles, où certaines personnes peuvent perdre le sens des responsabilités sous la pression de l’émotion. Mais rien à voir avec les hordes de hooligans attirées par certaines rencontres footballistiques… Et pourtant, on nous demande la même rigueur en matière de sûreté », souligne Roland Labarthe, président de la commission sécurité au comité directeur de la fédération française de rugby, lors d’une interview exclusive à En Toute Sécurité.

Ballon ovale ou rond, la menace terroriste ne fait en effet pas de différence entre ces deux pratiques sportives. Dotées d’une forte portée symbolique, toutes deux rassemblent désormais un grand nombre de spectateurs, bénéficient d’une large couverture médiatique et constituent ainsi la cible privilégiée d’un éventuel attentat. S’étant longtemps contenté de s’appuyer sur un large vivier de bénévoles pour assurer la convivialité sur le terrain, comme dans les gradins, le monde jusqu’alors préservé de l’ovalie, a dû s’adapter.

 

1 200 agents de sécurité privé

« Nous sommes soumis à la même réglementation. Seule différence avec le foot, nous n’avons pas à gérer les flux, ni à parquer les différents groupes de supporters », explique Roland Labarthe. Le dispositif mis en place au Stade de France nécessite néanmoins 1 200 agents de sécurité privé, issus d’une dizaine de sociétés, c’est-à-dire des chiffres similaires à ceux d’un match de foot.

De tels effectifs imposent bien souvent de traiter avec les mêmes sous-traitants, même si l’attitude demandée à ce type de personnel est différente. « Nous privilégions les contrôles à l’extérieur du stade pour que l’intérieur demeure très convivial. Nous évitons ainsi la présence de policiers en tenue ou d’agents de sécurité dans l’enceinte du stade, où nous privilégions l’accueil et l’information du public par nos équipes de bénévoles », affirme le responsable sécurité de la fédération. Sélectionnée à un niveau local, cette population d’environ 200 personnes vêtues d’une parka afin de les identifier, travaille en complément du dispositif sécurité avec notamment pour mission d’anticiper d’éventuels incidents. « Il ne s’agit pas d’intervention physique. Mais dans une ambiance où, ”ça peut partir vite”, leur présence parvient bien souvent à apaiser les choses », insiste Roland Labarthe.

Les attaques du 13 novembre 2015 au Stade de France (à l’occasion du match de football amical entre la France et l’Allemagne) ont montré que les mesures de protection doivent être mises en place à l’entrée et à l’intérieur des enceintes sportives, à leurs abords, domaine réservé à l’action des forces publiques. Et là encore, la Fédération est mise à contribution. « Nous devons en effet payer notre quote-part à l’Etat, pour cette protection qui nous est désormais imposée », regrette Roland Labarthe.

 

90 000 € par match payés à l’état

En effet, l’ensemble des frais engendrés après la sollicitation des forces de police ou de gendarmerie pour une mission de service d’ordre, non rattachée aux obligations incombant à la puissance publique, doivent être remboursés à l’Etat par l’organisateur de la manifestation. C’est ainsi que la mise en place d’un périmètre d’isolement à la circulation pour les véhicules, la recherche d’objets pouvant présenter des risques pour la sécurité, la gestion des flux de spectateurs et de supporters, ou encore la protection sur le trajet aller et retour des compétiteurs, des supporters et des arbitres sont facturés. A titre d’exemple, le taux horaire d’un agent mis à disposition est compris entre 20 et 30 €.

« Depuis les attentats, ces coûts ont quasiment doublé. Ils sont passés de 50 000 à 90 000 euros pour un match au Stade de France. Et cela me titille un peu que l’on nous fasse payer la sécurité sur la voie publique. C’est une source de discussion avec l’Etat », confie Roland Labarthe.

Le monde du football est habitué à de telles dépenses et peuvent les supporter. Ce qui s’avère plus problématique pour le rugby français en difficulté financière avec un déficit de 7,35 M€ pour l’exercice 2017-2018. Les Bleus font en effet moins recette dans les stades, le rugby ne réalise plus les mêmes records d’audiences télé et la peur que suscite les commotions cérébrales, entraîne une baisse du nombre de licenciés : 281 000 contre environ 320 000 la saison précédente.

Cette augmentation des coûts liés à la sécurité (ils représenteraient aujourd’hui pour certains matchs, 2 à 3 euros sur le prix d’un billet…) ne se limite pas aux grandes rencontres internationales. L’attentat de Trèbes a notamment révélé au monde du rugby, l’éventualité régionale d’une menace terroriste. Roland Labarthe et son équipe doivent ainsi porter la bonne parole sur l’ensemble du territoire. Et auprès de la totalité des clubs amateurs ou ceux professionnels de la Ligue Nationale (association qui gère depuis 1998 ce secteur du rugby à XV).

« Tous sont visités au moins une fois par an. Notre but n’est pas de sanctionner, mais d’informer et de vérifier que toutes les procédures, les points réglementaires, ainsi que l’homologation des stades sont bien à jour », explique Eric Ledoeuil, salarié de la fédération, en charge de la sûreté, et qui accompagne le président de la commission sûreté dans sa mission.

 

Morts tragiques de plusieurs joueurs

En cas d’incidents (utilisation de fumigène, intrusion d’un spectateur sur la pelouse…), seule la commission de discipline peut sanctionner le club organisateur de la rencontre, parfois même le club visiteur pour le mauvais comportement de l’un de ses supporters.  De même, les incidents de jeux, comme la mort tragique d’un joueur (quatre mois après la mort accidentelle d’un jeune d’Aurillac, un joueur de l’équipe Espoirs du Stade Français, Nicolas Chauvin, est décédé en décembre dernier après avoir reçu un plaquage en plein match) ou les bagarres sur le terrain tiennent plus de l’arbitrage et du médical que de la sécurité en elle-même.

« Nous avons néanmoins un rôle en amont en nous assurant que les nouvelles règles puissent être mise en œuvre, grâce notamment à la mise en place de moyens techniques telles que le contrôle vidéo des actions entrainant un KO », précise Roland Labarthe.  

 

Roland Labarthe et Eric Ledoeuil : un policier et un gendarme au service du rugby

Ancien fonctionnaire de police en civil, vice-président du Stade Hendayais, ancien encadrant du Biarritz Olympique, Roland Labarthe, engagé très tôt dans la campagne pour la présidence de la Fédération française de rugby aux côtés de Bernard Laporte, a succédé en 2016 à l’un de ses anciens collègues : le célèbre commissaire Robert Broussard, qui a notamment mis fin à la cavale de Jacques Mesrine et a ensuite été en charge de la sécurité à la FFR.

Roland Labarthe a été rejoint en avril 2018 par Eric Ledoeuil, officier de l’armée de terre et de la BSPP, auparavant responsable sécurité de la Ligue Nationale de Rugby depuis 2011. 

 

La Fédération française de rugby en chiffres

  • 438 144 licenciés
  • 1 889 clubs
  • 3 405 arbitres recensés
  • 18 075 entraîneurs / éducateurs
  • 11 équipes de France
  • 1 Comité Directeur (renouvelé tous les 4 ans) de 37 membres,
  • 33 Comités Territoriaux (dont 7 outre-mer)
  • 102 Comités Départementaux
  • 156 salariés permanents
  • Des milliers de bénévoles…

 

Enquête réalisée par Pierre-Olivier Lauvige