Le dilemme de l’armement des agents de sécurité

Share

Présentée au lendemain de la vague d’attentats qui ont ensanglanté la France comme un sujet d’urgence nationale, la question de l’armement des agents de sécurité privée pourrait faire long feu… Car derrière la multitude de problématiques légales et financières repoussant la mise en application de cette extension dans le domaine du privé d’un pouvoir toujours considéré par l’Etat comme exclusivement régalien, se cache la réticence des institutions à passer un cap fondamental dans le domaine de l’éthique et de la responsabilité.

Malgré un décret entré en vigueur le 1er janvier 2018, permettant aux agents de sûreté de pouvoir faire face à « un risque exceptionnel d’atteinte à leur vie » par l’usage d’une arme de poing, très peu d’entreprises ont franchi le pas ou envisagent même de le faire. Une tendance confirmée par un sondage réalisé par En Toute Sécurité publié dans l’Atlas 2017 : 35% seulement des directeurs sécurité se déclarent favorables à l’armement des agents de sécurité auxquels s’ajoutent 15% qui veulent une utilisation « très restrictive ». Dans la même lignée, le CDSE a publié le mois dernier un sondage selon lequel 70% des entreprises ne comptent pas recourir à ce type de prestations (voir ETS n°648).

Les banques et les centres commerciaux s’avèrent des secteurs très réticents face aux risques de dommages collatéraux que présenteraient les agents armés. Pour Claude Tarlet, président de la Fédération française de la sécurité privée, l’armement des agents s’apparente à un « fantasme », car le marché est minuscule. Il concernerait 200 sites et 1 000 à 2 000 agents sur un effectif total de 170 000, soit un CA de quelques dizaines de M€ dans un premier temps sur un marché du gardiennage de trois milliards d’€.

Pourtant, l’intérêt pour cette force complémentaire de celles des pouvoirs publics explose au lendemain des attentats parisiens. Et laisse imaginer à l’époque que des parcs d’attractions, des salles de spectacle, des médias ou encore des enceintes sportives pourraient avoir recours à ces dispositifs de protection armée, arguant de la menace terroriste. Dès novembre 2015, le CNAPS recommandait la création d’un métier d’agent de surveillance renforcée, c’est-à-dire armé, dans les mêmes conditions que les transporteurs de fonds (voir ETS n°599).

 

En Israël, 10% de la population est armée

Thibault de Montbrial, président du centre de réflexion sur la sécurité intérieure (CRSI), affirmait également que l’expérience israélienne « démontre qu’un nombre significatif de citoyens armés dans les lieux publics permet d’interrompre un acte terroriste dans les trente à quarante premières secondes. Plus tôt vient la riposte, moins le nombre de victimes est grand. En Israël, 10% de la population porte une arme et la culture du risque est intégrée par tous. Chez nous, 200 000 civils pourraient assurer un bon maillage du territoire ».

Un enthousiasme refreiné aujourd’hui par les implications d’une telle démarche. Tout d’abord d’un point de vue législatif. Car si ce décret, traduisant une disposition de loi du 28 févier 2017 (voir ETS n°627), est inscrit au Journal Officiel, plusieurs ministères (notamment celui de l’intérieur), doivent encore en définir les modalités d’application sous la forme d’arrêtés. Ce qui laisse un grand nombre d’acteurs de la sécurité privée dans l’expectative.

« Reste notamment à définir exactement la durée et le contenu de la formation nécessaire pour devenir agent de sûreté renforcé. Et donc avoir le droit de porter une arme », confie un directeur sûreté, officier de réserve pour la gendarmerie nationale. Ainsi, en matière de formation et d’entraînement au tir : combien d’heures minimales seront-elles nécessaires et qui les validera ? Se pose la question délicate du stockage des armes. Doit-il se faire dans un coffre sécurisé chez le client ou chez le prestataire de service ? Et dans ce cas, quid de leur modalité de transport d’un lieu à l’autre ? Sans parler du type d’armes autorisées : les mêmes que celles des forces de police ou d’autres. Même question pour le type de balles : tête creuse pour limiter les risques collatéraux, ou « parabellum » pour une plus grande efficacité ?

Sans parler de la sélection et du contrôle de ces agents, dont fait écho le rapport de la Cour des comptes de février (voir ETS n° 648), soulignant notamment une « appréciation trop indulgente de la moralité » des demandeurs d’agrément par le CNAPS.

 

La responsabilité du donneur d’ordre engagée

Aujourd’hui, mis à part la RATP et la SNCF — qui sont des établissements publics — seul Disneyland semble avoir une expérience durable. Le parc d’attraction reste cependant très discret au sujet de l’organisation et des missions de ses agents armés. Car un point crucial demeure : la difficulté de juger du cadre légal de l’utilisation d’une arme à feu, lors d’une mission de protection d’un site ou d’un bâtiment.

La réponse doit être justifiée, proportionnelle et immédiate face à une menace réelle. Mais en matière de droit, le diable se niche dans les détails ! Surtout lors d’un éventuel procès où la responsabilité pénale du donneur d’ordre et celle du prestataire pourrait être engagée en cas de bavure, estime Thibault du Manoir de Juaye, avocat à la Cour. Ou pire, en cas de dommages collatéraux lors d’un échange de coups de feu.

Ce manque de clarté juridique incite les professionnels du secteur à la plus grande prudence. Les pouvoirs publics se retrouvent aujourd’hui confrontés à un véritable embarras éthique : dans quelles conditions octroyer à un civil, le droit de tuer. « Christian Prouteau, fondateur du GIGN, parlait du ”pouvoir de Dieu”. Il s’agit du dilemme, pour le détendeur d’une arme à feu, de laisser la vie sauve ou de donner la mort. Il est primordial, de prendre conscience de cette lourde responsabilité », rappelle Vincent François, ancien négociateur au sein de cette unité d’élite, aujourd’hui reconverti dans l’accompagnement des dirigeants d’entreprise en situation sensible.

 

Embaucher d’anciens militaires

Cette prise de conscience peut notamment se faire par le rappel incessant des conséquences juridiques d’un usage inapproprié d’une arme. « Lors d’une intervention, j’étais en tête de colonne, arme en main. Le suspect surgit au bout d’un couloir. Je le braque. Je le vois saisir un objet dans le noir. Je me demande s’il s’agit d’un fusil et hésite à tirer. Au final il s’agissait d’un manche à balai. Si j’avais tiré, j’aurais pu être mis en examen », se souvient Vincent François.

Un discernement, qui nécessite selon lui de longues heures d’entrainement. « Sur le stand, et avec le temps, l’acquisition des techniques de tir de précision est à la portée de tous. Il n’en va pas de même pour un tir de riposte qui nécessite un bon ratio rapidité/précision et surtout une capacité à la prise de décision individuelle, en fonction du risque que présente l’individu. Mais également de l’environnement dans lequel se déroule l’intervention », ajoute l’ancien négociateur du GIGN.

Les membres de ces unités d’élites font également l’objet d’un suivi médical et psychologique très poussé. Certaines sociétés de sécurité privée vont donc s’appuyer sur l’expérience d’anciens militaires, gendarmes ou policiers, plutôt que de former des agents de sécurité à l’armement.

« Mais même avec ce type de profils, il peut y avoir des problèmes s’il n’y a pas de suivi psychologique. Surtout si le sujet revient d’une zone de conflit avec des risques de syndrome post-traumatique. Car quelle que soit son parcours ou sa formation, un agent de sûreté ne pourra être armé que s’il présente une structure mentale stable. Il ne doit pas se sentir surinvesti. Et une arme ne doit en aucun cas être mis au service d’un autoritarisme. Ou pire, combler une faille narcissique. Risquant d’envenimer une confrontation, plutôt que de l’apaiser. Le danger est là », confie Vincent François. 

 

Des coûts multipliés par huit

Obstacle supplémentaire à l’emploi d’agents de sécurité armés : le coût des prestations. Il pourrait se révéler huit fois plus élevé qu’une prestation classique. Une heure de gardiennage classique est évaluée actuellement à 18-19 €, mais pourrait grimper jusqu’à 80 € en intégrant les actions de formation, de contrôle et la logistique indispensable à l’armement d’un agent.

Un coût à multiplier encore par deux pour répondre à l’obligation légale d’assurer ce type de prestation exclusivement en binôme.

 

Les sociétés de sécurité déjà sur les rangs

Malgré la défiance de la plupart des donneurs d’ordre en matière d’armement des agents de sécurité, plusieurs sociétés se déclarent prêtes depuis de longs mois à se lancer dans cette activité.

Ainsi, Michel Mathieu, président de Securitas France, déclarait déjà en avril 2016 (voir ETS n°608) : « Armer un agent de sécurité implique un grand professionnalisme de la part de la société de sécurité qui l’emploie. Nous avons fait appel au savoir-faire du transporteur de fonds Loomis et à l’expérience de filiales de Securitas qui utilisent déjà des agents armés comme en Espagne ou en Afrique du Sud ». Un an plus tard, le dirigeant expliquait qu’il avait constitué une équipe de cinq personnes, chargées du recrutement de ce type d’agents et de l’organisation de l’offre (voir ETS n°630). Il affirmait que Securitas France emploierait plusieurs dizaines d’agents armés fin 2018.

Même discours chez Prosegur qui emploie 300 convoyeurs de fonds en France. « Notre organisation est reproductible pour les agents armés grâce à des service communs. Nous disposons de 10 centres de tir, et avons des accords avec 6 autres… Nous sommes prêts depuis longtemps et bien décidés à figurer comme leader sur ce segment de marché », expliquait le PDG de la filiale française de l’époque (voir ETS n°632).

Un marché où certains ont fait leurs premières armes… C’est notamment le cas pour LPN qui a figuré parmi les pionniers en assurant la protection des locaux de Charlie Hebdo avec des agents armés (voir ETS n°630). Byblos assure depuis 2014 la sécurité de Disney Village et de certains hôtels (voir ETS n°573). De même que Triomphe Sécurité, dont le président Elias Nahra, confiait en avril 2017 (voir ETS n°629) : « Lorsque ce sera possible, nous proposerons des agents de sécurité armés. Nous avons d’ailleurs déjà pris contact à ce sujet avec d’anciens gendarmes et policiers ».

Quant à Gallice, il intervient sur le port de Marseille avec des gardes armés (voir ETS n°627). Et Brink’s propose ces centres de tir pour l’entrainement des agents.