Alors qu’un récent rapport d’évaluation de l’action de la puissance publique en Seine Saint-Denis dresse le portrait accablant d’une « république en échec » et pointe du doigt la faillite d’un Etat à la fois « inégalitaire et inadapté » dans ce département, la ville de Saint-Denis veut mettre fin au désarroi d’une population confrontée à l’un des taux de criminalité les plus élevés de l’Hexagone, grâce à la mise en place d’une politique locale de Police de Sécurité du Quotidien.
« Cela m’est apparu comme une évidence dès le premier jour de mon arrivée. Cette démarche, basée sur un meilleur contact avec la population et ses acteurs locaux, permet de libérer la parole d’habitants en souffrance ou résignés. Mais également la mise en œuvre de moyens adaptés, par l’intermédiaire d’une police respectée », raconte Laurent Mercier, commissaire divisionnaire de cette commune emblématique du 9.3 lors d’une interview exclusive accordée à En Toute Sécurité.
Cette action sera-t-elle suffisante pour rassurer les nombreuses entreprises ou organisateurs d’événements implantés sur ce territoire alors qu’ils se trouvent confrontés aux problèmes de délinquance ou d’incivilité, comme le confiaient notamment les directeurs sécurité de SFR (voir enquête dans ETS n°588), de l’Agence nationale de sécurité du médicament (voir enquête dans ETS n°633) ou du Stade de France ? (voir enquête dans ETS n°617). Des inquiétudes que les pistes évoquées le 22 mai par le président de la république ne semblent pas prêtes de dissiper.
Casse-tête sécuritaire
La population extrêmement dense et contrastée de cette commune, la plus peuplée du département, constitue un véritable « casse-tête sécuritaire ». Le développement démographique de Saint-Denis s’est tout d’abord appuyé sur la réalisation de nombreux logements sociaux dans les années 60 (10 000 appartements HLM construits entre 1950 et 1970). De nombreux immigrés, attirés par le faible coût des loyers, s’y installent dans les années 80. Les années 2000 voient l’arrivée d’une toute autre population, avec l’implantation de nombreuses sociétés, telles que SNCF, Generali, BNP Paribas, Veolia, etc. Soit plus de 460 sociétés en moins de 10 ans.
Leurs collaborateurs proviennent cependant majoritairement d’autres zones d’Ile de France, alors que le taux de chômage dépasse les 20%. Une hétérogénéité culturelle et sociale accrue par les 22 000 étudiants de l’université Paris VIII. 180 000 touristes venus chaque année du monde entier visiter la basilique et ses tombeaux royaux. 81 000 supporters le soir d’un grand match au Stade de France. Sans compter les afflux de population prévus pour les Jeux Olympiques de 2024.
« C’est la direction de l’ordre public et de la circulation qui est chargée d’encadrer les services d’ordre importants dans les trois départements de la petite couronne. Notre rôle, à la direction de la sécurité de proximité de l’agglomération parisienne, consiste à lutter contre la petite et moyenne délinquance qui ”pourrissent” le quotidien des habitants et celui des entreprises implantées sur notre secteur. Nous sommes des passeurs d’informations et d’affaires lorsque celles-ci se révèlent trop grosses pour nous », précise Laurent Mercier.
12 violences physiques pour 1 000 habitants
C’est notamment le cas en matière de radicalisation. « Nous n’avons pas de mission de lutte contre la radicalisation et ne disposons pas d’effectifs dédiés. Cependant nous gardons nos ”capteurs” très ouverts sur ce type de problématiques grâce aux nombreux stages et opérations de sensibilisation menées auprès de nos équipes », explique le commissaire divisionnaire.
La tache en matière de protection des personnes et des biens, d’assistance, de veille à la tranquillité et au maintien de l’ordre public n’en demeure pas moins énorme : une étude de 2015 de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) sur Paris et les villes de la petite couronne, désigne en effet Saint-Denis au premier rang des villes où les violences physiques sont les plus nombreuses (12,1 pour mille), devant La Courneuve (11,3 pour mille).
« Cette délinquance peut se cartographier selon trois secteurs. La Plaine, troisième pôle tertiaire d’Ile de France, bénéficie de son propre commissariat dédié aux désordres sur la voie publique et à la prise de plaintes notamment pour des problématiques de vols par effraction. La zone Front Populaire est confrontée à des problématiques classiques d’un quartier en plein réaménagement. Alors que nous devons plus particulièrement lutter dans le centre-ville historique contre les vendeurs à la sauvette ou les trafics de stupéfiants. A cela s’ajoutent des affrontements entre bandes rivales », analyse Laurent Mercier.
Deux commissariats, 350 policiers
Pourtant, la ville de Saint-Denis ne fait pas partie des 30 quartiers prioritaires destinés à la « reconquête républicaine », préconisée par Gérard Collomb dans la mise en place d’une police de sécurité du quotidien. Cet oubli n’a cependant pas empêché le commissaire divisionnaire d’en approuver et appliquer certains principes.
Les deux commissariats disposent à ce jour de 350 agents en tout, dont 35 policiers supplémentaires depuis septembre dernier. « En cas de besoin, je peux m’appuyer sur les agents de la BAC ou ceux de la police des transports et ferroviaire. Et lors d’évènements ou de rassemblements à risques, demander auprès de mon état-major des renforts supplémentaires. J’ai cependant réorganisé les équipes sur le terrain afin de coller au mieux aux besoins de chaque territoire. C’est ainsi que La Plaine, le centre-ville et la cité des Franc Moisins bénéficient désormais de leur équipe de policiers dédiés. Décorrélés des appels d’urgence, ces agents se consacrent essentiellement aux patrouilles sur la zone qui leur est attribuée. Auparavant, tout le monde intervenait sur tous les secteurs en fonction des appels, au détriment d’un contact régulier avec la population. Aujourd’hui, tous les secteurs sont dotés », affirme le commissaire.
Equipement à minima également en matière de vidéosurveillance. Les forces de police ne peuvent en effet que compter sur le réseau de la mairie composé d’une quarantaine de caméras. Utilisées en temps réel, elles permettent de piloter les agents lors de leurs interventions.
Actions concertées avec les services de sécurité
Un lien renforcé par de nombreuses réunions. « Je fais en sorte, lors de réunions publiques, que la population, ainsi que les élus, les bailleurs sociaux, les responsables d’associations sportives ou membres de l’éducation nationale, soient tenus informés de nos actions. De même je m’engage, comme un maire avec ses administrés, à recevoir les gens pour répondre à toutes leurs demandes », explique Laurent Mercier.
Les relations sont également renforcées avec les autres acteurs de la sécurité urbaine. « Nous organisons des patrouilles mixtes ou mettons en place un planning avec les agents de la police municipale afin de pouvoir lutter efficacement contre les vendeurs à la sauvette. De même, nous organisons des réunions régulières avec Plaine Commune Promotion, afin de coordonner nos actions avec celles les directions sécurité des entreprises. Cette démarche est bien vécue au niveau des policiers. Les rapports sont aujourd’hui apaisés, alors que les contacts s’avéraient souvent difficiles auparavant », affirme le commissaire.
Laurent Mercier : de la brigade financière aux banlieues
Commissaire divisionnaire de police à Saint Denis depuis septembre 2017, Laurent Mercier a débuté sa carrière dans la police judiciaire. Après avoir passé le concours de commissaire en 2004, il alterne les postes de responsabilité comme commissaire adjoint à Créteil, chef de circonscription à Maisons-Alfort, puis dans la capitale comme commissaire dans le 12e, puis 9e arrondissement. A 47 ans, Laurent Mercier est également chef d’état-major adjoint de la direction de la sécurité de proximité de l’agglomération parisienne (DSPAP).
La ville de Saint-Denis en chiffres
12,4 km² de superficie ;
109 408 habitants ;
32,1% d’augmentation de sa population depuis 1999.