Laurent Allais (Agora) : « Pour un vrai statut du directeur sécurité »

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Laurent Allais, tout juste élu président du club Agora des directeurs sécurité pour Paris, a réservé sa première interview au journal En Toute Sécurité.

Laurent Allais : “Pour un vrai statut du directeur sécurité”

En Toute Sécurité – quelle est, selon vous, la place réelle du directeur sécurité dans les entreprises ?

Laurent Allais – Le directeur sécurité a encore du mal à s’imposer. Ainsi, il est rare qu’il participe au Comité exécutif. Notre profession manque de maturité, car notre fonction ne recouvre pas le même périmètre d’une entreprise à l’autre.

La situation est également floue vis-à-vis des pouvoirs publics : ainsi, nous pouvons obtenir des informations qui sont parfois confidentielles mais l’on nous recommande d’éviter de les utiliser. En fait, il existe une grande méfiance vis-à-vis du directeur sécurité : on ne sait pas trop qui il est.

Schématiquement, on s’intéresse seulement à nous quand un problème de sécurité apparait.

Mais avec la multiplication des menaces, il n’est plus suffisant d’être un expert en sécurité. Il faut aussi cumuler des connaissances en finances, en droit, etc. Et les missions deviennent très compliquées quand certains collègues ne bénéficient pas de tous les moyens nécessaires pour exercer au mieux leurs missions.

 

ETS – Suite à la publication du rapport Thourot-Fauvergue voici un an, les pouvoirs publics envisagent plusieurs réformes pour la sécurité privée. Est-il nécessaire qu’elles concernent aussi les directeurs sécurité ?

  1. A. – Oui, certainement. Pour les autorités, le directeur sécurité doit être le point d’entrée dans l’entreprise. Mais pour cela il faudrait créer un statut particulier pour cette fonction : l’Etat pourrait par exemple échanger des informations avec le directeur sécurité et nouer des relations de confiance.

Depuis longtemps, les directeurs sécurité ont besoin de s’appuyer sur les forces régaliennes et réciproquement. Depuis quelques années et notamment depuis les attentats terroristes de 2015-2016, c’est encore plus vrai. Les échanges existent mais ils ne sont pas structurés. Ils sont très souvent « intuitu personae » et peuvent s’arrêter aussi vite qu’ils ont démarré, au gré d’une mobilité ou d’une réorganisation. 

Comment mettre en œuvre le continuum de sécurité souhaité par les pouvoirs publics si le directeur sécurité n’est pas considéré comme un des piliers de ce dispositif ?

ETS – Cela est pourtant déjà le cas dans certaines professions…

  1. A. – C’est vrai, il existe des exceptions. Et le monde de la sécurité bancaire, que je connais bien, en fait partie. Nous avons en effet réussi à développer des liens très forts et très efficaces entre les établissements bancaires et certains offices comme l’OCLDI (Office central de lutte contre la délinquance itinérante) ou l’OCLCO (Office central de lutte contre le crime organisé), sous l’impulsion de l’officier de sécurité de la Fédération bancaire française.

Les attaques de distributeurs automatiques de billets dont les établissements bancaires ont été longtemps victimes ont été jugulées grâce à ce partenariat qui nous a permis de dialoguer intelligemment et efficacement avec le ministère de l’Intérieur — et notamment la Délégation aux coopérations de sécurité — pour produire un texte de loi gagnant-gagnant.

Cet exemple montre que cela est possible, mais l’équilibre reste fragile. Voyons donc comment l’Agora peut participer à cette émergence et à la reconnaissance du directeur sécurité qui — je le répète — a du mal à être reconnu dans son entreprise ou par l’Etat.

 

ETS – Comment analysez-vous l’évolution actuelle des menaces ?

  1. A. – Les lecteurs d’En Toute Sécurité sont évidemment des lecteurs avertis et ils savent qu’une multitude de menaces pèsent sur notre nation.

Quand j’échange avec nos collègues des Renseignements territoriaux, je suis effaré de ce qui nous attend : mouvements radicaux en tous genres, terrorisme, etc.

Je sais qu’il y a une volonté commune de lutter contre ces menaces et que, pour y parvenir, seule une grande collaboration entre les forces régaliennes et la sécurité privée — y compris les donneurs d’ordre —, est absolument nécessaire. Je ne veux pas dramatiser mais le travail doit démarrer. J’espère que le Livre blanc sur la sécurité intérieure fera progresser les choses dans ce domaine.

 

ETS – Quel va être l’impact des nouvelles technologies sur les métiers de la sécurité ?

  1. A. – Etant technophile, je cherche toujours à pousser l’innovation dans nos métiers. Un peu par plaisir, mais surtout pour la recherche de l’efficacité, ce qui est partie prenante de mon poste. Faire mieux plus vite pour moins cher. Évidemment la techno nous aide et doit nous aider à y parvenir. L’intelligence artificielle est un sujet très prometteur, mais encore au stade du balbutiement, surtout dans la sécurité.

Nombre de think tank, d’échanges sur le sujet se développent, ce que je vois d’un très bon œil. Mais il faut que cela dépasse un simple effet d’annonce.

 

ETS – Quelles orientations souhaitez-vous pour Agora des directeurs sécurité ?

  1. A. – Le club de Paris se porte bien et je ne souhaite rien révolutionner. Je voudrais néanmoins faire évoluer et progresser le club selon les besoins et desiderata de nos membres.

Le nombre de membres ne cesse d’augmenter. A tel point que la taille de nos soirées fait qu’elles sont parfois moins conviviales. Il faut donc encore renforcer la cohésion qui existe déjà entre les membres pour aboutir à un moment de plaisir où chacun y trouve son compte.

Lors des soirées, les membres cherchent des contacts pour obtenir des réponses fiables, pour traiter une problématique plus rapidement, avoir un avis sur un fournisseur. Nous avons besoin de ces échanges de confiance, car nous avons un métier très difficile. Notre objectif est d’imaginer tous les actes de malveillance, accidents, incidents ou incendies et mettre en œuvre toutes les parades à moindre coût.

Agora pourrait également proposer des idées, comme par exemple produire des réflexions sur les réformes en cours, mais pour cela il faut se structurer en conséquence.

 

ETS – Comment voyez-vous les relations avec le CDSE ?

  1. A. – Nous avons relativement peu de relations. Plusieurs de nos membres sont également au CDSE. Ce sont deux clubs différents qui travaillent en parallèle et il n’existe pas de coordination.

 

Laurent Allais : 23 années dans la sécurité bancaire

Succédant à Olivier Libotte (Carrefour), le nouveau président du club Agora des directeurs sécurité de Paris, âgé de 48 ans, a effectué toute sa carrière dans la sécurité et dans le monde bancaire. Ingénieur en électrotechnique, Laurent Allais débute en 1996 chez Sicli Sécurité où il a été responsable du compte Caisse Nationale du Crédit Agricole. Deux ans plus tard, il rejoint le CCF (Crédit Commercial de France) où il s’occupe de la maintenance du matériel sécurité du réseau puis de l’exploitation (télésurveillance notamment), de la sécurité des immeubles centraux et de la gestion de l’accueil.

Après le rachat du CCF par HSBC, Laurent Allais devient coordinateur santé, sécurité et incendie de la banque pour la France en 2002. Deux ans plus tard, l’équipe installation lui est rattachée et il est ensuite nommé responsable du pôle risques physiques. Il a notamment eu la responsabilité de l’harmonisation de la sécurité des banques régionales ainsi que de la région Europe francophone et pays du Maghreb.

En 2014, il passe chez LCL comme responsable du département sûreté sécurité et prévention de LCL, en remplacement de Pascal Pech, qui — lui — a pris le contrôle de la société de sécurité ETSS RA, rebaptisée Panthera (voir ETS n°568). Laurent Allais a en charge la sécurité d es 1700 agences en France métropolitaine et aux Antilles et d’une soixantaine d’immeubles non-commerciaux.

Parallèlement, Laurent Allais est adhérent de la première heure au club Agora des directeurs sécurité de Paris, créé en 2006. En 2010, il est élu vice-président (voir ETS n°482) et reconduit deux ans plus tard (voir ETS n°527). En 2013, il devient co-président du club avec Pascal Pech (voir ETS n°555). L’année suivante, lorsque Pascal Pech quitte Agora puisqu’il devient PDG d’une société de sécurité, Laurent Allais abandonne sa fonction de co-président.

 

Propos recueillis par Patrick Haas, Rédacteur en chef