Préparation en amont des sociétés de sécurité pour assurer les prestations malgré les difficultés des transports en commun de leurs agents et mise en place de PCA (plan de continuité d’activité) : les professionnels se sont adaptés à un mouvement social qui perdure, selon une enquête réalisée par En Toute Sécurité.
« Nous ne sommes pas du tout dans la même configuration que lors d’un attentat où il n’y a pas de signaux faibles et la crise se déclenche d’un seul coup. Aujourd’hui, nous sommes dans une situation qui était prévisible de longue date et maîtrisée », explique à la rédaction Thierry Menuet, responsable du service de prévention des risques, coordinateur sécurité et gestion de crise à la CCI Paris Ile-de-France, qui a mis en place une cellule centrale de vigilance, soit le niveau en-dessous d’une cellule de crise.
Même analyse chez les prestataires de sécurité. « Ce mouvement était prévu : nous nous sommes organisés en conséquence », affirme la direction de Securitas, leader de la surveillance humaine en France.
Des frais supplémentaires élevés
Il n’empêche, l’obligation pour les agents de prendre leur poste à l’heure habituelle impose des mesures parfois coûteuses de la part de leur employeur. « Les dépenses supplémentaires engagées entre le 5 et le 10 décembre deviennent très élevées, alors que notre profession est déjà dans une situation fragile », affirme Elias Nahra, PDG de Triomphe Sécurité, et également vice-président du syndicat GES.
Le leader de la surveillance humaine dans les enseignes de distribution a ainsi payé des taxis et des chauffeurs de sociétés privées pour transporter des agents vers leur lieu de travail. « Cela concerne plus de 200 personnes. Je souligne que ce ne sont pas des renforts pour des missions supplémentaires : ces agents assurent leurs prestations normales », déclare le dirigeant qui a même réservé des chambres d’hôtel pour les salariés dont le transport en commun n’est plus assuré. « Nous avions anticipé les mesures à prendre jusqu’au 10 décembre : il va falloir en prendre d’autres puisque le mouvement se poursuit », ajoute-t-il.
« Sur justificatifs, nous remboursons les frais de taxis, les locations de vélos ou de scooter, de même que l’autopartage », affirme la direction Ile-de-France de Samsic Sécurité. Celle-ci a également loué des véhicules de sept à neuf places pour faire des tournées et déposer les agents de sécurité au plus proche de leur prise de poste.
Chez Aetos Sécurité Privée, une société de petite taille de la région parisienne, une réorganisation des équipes a été mise en place : « Les plannings ont été modifiés en fonction du lieu d’habitation des agents et du site sur lequel ils travaillent. Ainsi, les sites parisiens sont désormais surveillés uniquement par des agents habitant Paris afin de réduire les distances de transport », indique Abdelhamid Faddeoui, son gérant.
Chez Onet Sécurité, on a pris des dispositions similaires, indique Pascal Pech, son directeur général : favoriser le covoiturage en prenant en charge ce type de frais, modification des plannings pour raccourcir les trajets, mise en circulation de navettes avec les véhicules d’exploitation, remboursements « très ponctuels » de trajets effectués avec des chauffeurs privés.
Pour Securitas, les difficultés de transport sont concentrées dans Paris intra-muros : les chef d’agence vont chercher les agents pour les amener sur les sites, tandis que des navettes ont également été mises en place.
De l’avis de tous les dirigeants interrogés, les problèmes concernent effectivement la région parisienne et pas vraiment la province.
Pas de pénalités de retard
Visiblement très mobilisées pour que les prestations soient assurées normalement — on cite l’exemple d’un agent partant à 3 h du matin et faisant 4 h30 de transport pour rejoindre son lieu de travail —, les sociétés de sécurité comptent en retour sur une certaine souplesse de la part des donneurs d’ordre en ce qui concerne les retards pour les prises de poste. C’est le cas, mais jusqu’à un certain point seulement.
« Les missions des agents impliquent une continuité de marchés : c’est un engagement contractuel », affirme Thierry Menuet de la CCI Paris Ile-de-France. Cependant, des facilités sont accordées : par exemple la CCI a provisoirement autorisé le stationnement des voitures des agents de sécurité dans la cour de son siège parisien. Par ailleurs, des agents d’Onet Sécurité ont eu la possibilité de dormir sur certains sites dont ils ont la surveillance.
Vu la situation dans les transports, une compréhension provisoire et un peu exceptionnelle peut se manifester chez les donneurs d’ordre. « Nous demandons aux sociétés de sécurité des justificatifs de retard. Nous travaillons en bonne intelligence avec eux et tout se passe bien », explique Laurent Allais, responsable du département sûreté sécurité et prévention de LCL.
Au final, les retards dans les prises de poste — lorsqu’ils se produisent — ne génèrent pas de pénalités depuis le 5 décembre.
La plupart des sociétés de sécurité privée ont mis en place un PCA afin d’assurer une prestation normale malgré les difficultés de transport. « Nous avons travaillé sur ce dossier deux semaines avant le début de la grève le 5 décembre, en coordination avec nos clients », affirme-t-on à la direction Ile-de-France de Samsic Sécurité. « On s’est organisé pour que la qualité du travail ne soit pas dégradée durant cette période », renchérit-on chez Securitas.
Les agents de sécurité peu sollicités pour les manifestations
Contrairement à la période des violences urbaines provoquées par les Gilets Jaunes au cours desquelles des agents de sécurité sont intervenus en nombre pour diverses missions, y compris pour la protection de magasins (voir nos enquêtes dans ETS n°666 et 671), la sécurité privée n’a pas été sollicitée durant le mouvement social en cours. Il faut dire qu’il y a beaucoup moins de dégradations de bâtiments que voici un an.
« En ce moment, nous avons recours à plus d’agents de sécurité mais c’est surtout parce que de nombreuses agences sont en cours de rénovation », explique Laurent Allais, responsable du département sûreté sécurité et prévention de LCL. A cette occasion, celui-ci fait aussi appel à davantage de cybergardiennage, y compris avec des caméras dotées d’intelligence artificielle capables d’analyser la situation si un incident se produit sur un site.
En revanche, tous les réseaux bancaires et d’assurance protègent avec des panneaux en bois ou métalliques leurs agences situées sur le parcours des manifestations pour éviter d’être vandalisées. Chez LCL, plus d’une trentaine d’agences sont fermées et une quinzaine barricadées les jours de grands rassemblements à risques, sur un parc d’environ 300 sites en région parisienne.
Par ailleurs, les missions de protection de journalistes — un marché qui a pris naissance lors des manifestations violentes des Gilets Jaunes (voir notre enquête dans ETS n°672) — ont repris depuis le 5 décembre. Des missions pointues qui consistent à analyser la situation globale dans un cortège, à détecter si la manifestation est en train de dégénérer ou pas, à repérer les voies de repli, à identifier les types de grenades utilisées par les forces de l’ordre, etc. La société de protection rapprochée EPR est particulièrement active sur ce nouveau créneau.
Peu d’arrêts de travail dans les sociétés de sécurité
Le mouvement social contre la réforme des retraites ne s’est pas réellement étendu aux sociétés de sécurité privée. On a seulement constaté quelques débrayages ponctuels au sein des sociétés spécialisées dans la sûreté aérienne ou de transport de fonds, deux professions où l’implantation syndicale est forte. Les arrêts de travail ont seulement eu lieu durant les journées interprofessionnelles des 5 et 10 décembre et non pas les autres jours, apprend En Toute Sécurité de sources syndicales.
En revanche, la mobilisation a été massive au service sécurité de la RATP (GPSR) et de la SNCF (Suge) qui n’ont pas le même statut que celui des sociétés de sécurité privée et sont concernés par le projet gouvernemental de suppression des régimes spéciaux.
Par exemple, Gare du Nord à Paris, en raison de la grève des personnels de la Suge, le transporteur ferroviaire a fait appel à une société de sécurité privée pour épauler les « Gilets Rouges » de la SNCF chargés de renseigner les voyageurs et encadrer leurs flux
Enquête réalisée par Patrick Haas Rédacteur en chef