La sécurité privée replonge dans la morosité

Share

Les nuages s’accumulent dans le paysage tourmenté de la sécurité privée : la croissance a spectaculairement ralenti en 2017 et devrait encore décélérer cette année, tandis que le pourcentage de sociétés rentables s’est effrité et que les créations d’emplois marquent de nouveau le pas, selon les données récoltées auprès de 1 650 entreprises de sécurité et analysées dans notre Atlas 2018.

Le volume d’affaires a ainsi progressé de 2,9% seulement l’année dernière (pour atteindre un CA de 28,2 milliards d’€) contre +4,2% en 2016 et +4,3% en 2015. La parenthèse des surcroits de contrats liés aux attentats terroristes est bel et bien refermée et la profession revient ainsi à la moyenne de la croissance observée au début de la décennie.

Sur les 23 secteurs recensés selon la nomenclature de notre Atlas, douze d’entre eux affichent une moins bonne performance sur le plan de la croissance qu’en 2016, trois sont même en baisse et dix seulement ont une progression plus rapide. En 2016, seize alignaient une croissance plus rapide et trois seulement une progression plus lente.

Les secteurs concernés par cette décélération figurent parmi les plus importants. Le gardiennage, dont le poids économique est le plus lourd de toute la filière sécurité privée, fait désormais pâle figure avec une croissance de 1,1% seulement contre +5,1% en 2016 et +4,5% l’année précédente.

Tendance encore pire pour la sécurité intérieure de l’Etat (qui regroupe les ventes d’équipements anti-terroristes) dont le CA passe de +3,8% en 2016 à -5,5% un an plus tard, plongeant pour la première fois dans le rouge. Le transport de fonds retombe en territoire négatif (-2,6%) et la sécurité incendie est en quasi-stagnation (+0,3%). A contrario, on remarque les belles performances de la cybersécurité (+15,1%), de la télésurveillance résidentielle (+12,3%), de la vidéosurveillance (+6,1%), de l’alarme anti-intrusion (+6%) et du contrôle d’accès (+5,4%).

Le marché est également caractérisé par une reprise des acquisitions d’entreprises, notamment dans la cybersécurité, la télésurveillance, le gardiennage et la sécurité incendie. Un phénomène qui prend une certaine ampleur, inconnue depuis plusieurs années.

 

Moins de sociétés rentables, davantage de faillites

Conséquence d’une croissance moins dynamique et d’une reprise de la guerre des prix ravivée entre des acteurs trop nombreux, la rentabilité des entreprises s’est dégradée, tout en restant à des niveaux globalement hauts. Avec 73% de sociétés bénéficiaires, l’année 2017 affiche encore des performances honorables puisque c’est seulement deux points de moins que le record historique de l’année précédente. Par ailleurs, il se situe encore au-dessus de la moyenne des dix dernières années (69%).

Plus grave : on recense 14% de sociétés en pertes financières (contre 11,5% en 2016) et 7% d’entreprises en faillite contre 6% un an plus tôt. Ce sont les petites structures — moins bien armées pour lutter contre une conjoncture dégradée — qui souffrent le plus : 83% du total des faillites enregistrées concernent des entreprises réalisant un CA de moins de 2 M€.

Les scores du gardiennage sont révélateurs de cette tendance : 68% de sociétés rentables en 2017 contre un record historique de 70% l’année précédente, 11% d’entreprises en faillite (contre 8%) et 10% en pertes (contre 11%). Les résultats ne sont pas catastrophiques (rappelons-nous des 39% seulement de sociétés de gardiennage rentables en 2012) mais déjà alarmants. D’autant plus qu’on recense quelques faillites de poids moyens (Vigilia, Cave Canem, Bodyguard, Isopro), ce qui n’était pas arrivé depuis 2013.

On observe également une nette dégradation dans la cybersécurité où la concurrence devient plus vive : 75% de sociétés rentables contre 84% en 2016. C’est aussi le cas dans la sécurité intérieure de l’Etat (74% contre 85%), la formation en sécurité (73% contre 77%), les drones de surveillance (47% contre 49%).

Autre clignotant qui passe au rouge : les créations d’emplois qui sont totalement en panne, si bien que la population de la sécurité privée a complètement stagné en 2017 contre une progression de 1,2% en 2016 et de 2% l’année précédente.

Dans le gardiennage — principal employeur de la profession avec 127 000 salariés —, les effectifs ont diminué de 700 personnes, alors qu’ils avaient grossi de 1 070 en 2016 et de 3000 un an plus tôt. Un total de sept secteurs sur 23 a vu leur population nette baisser en 2017, alors que les autres n’ont vu leurs effectifs progresser que de quelques dizaines de personnes seulement.

 

Des perspectives encore plus maussades pour 2018

2018 s’annonce sous des auspices encore plus moroses : une économie française tournant au ralenti, un secteur du bâtiment qui montre des signes de faiblesse, une demande en sécurité pas très soutenue, des réformes programmées — mais retardées — qui vont probablement figer certaines décisions. Les ingrédients sont donc là pour provoquer un nouveau ralentissement de la croissance. Nos estimations portent sur une hausse des volumes d’affaires de +2,1% seulement. Et la progression passera probablement en-dessous de 2% en 2019.

Encore une fois, le gardiennage donnera un peu le ton des évolutions du marché : nous pensons que la hausse des ventes sera ramenée à +0,5% en 2018. De plus, ce secteur va être touché de plein fouet par la disparition programmée du CICE et par les nouvelles dépenses en matière de formation continue, de sorte que le nombre de sociétés dans le vert pourrait descendre en dessous de 60% en 2018. Le pourcentage pourrait être encore plus bas en 2019, année qui pourrait constituer un plancher.

La croissance sera un peu moins dynamique dans les divers secteurs de la sécurité électronique (alarme anti-intrusion, contrôle d’accès, vidéosurveillance, télésurveillance professionnelle), se situant en moyenne à +5% au lieu des +6% de 2017, ce qui devrait contribuer à la dégradation des marges. De même, la situation de l’emploi va encore s’aggraver : on peut anticiper une probable diminution des effectifs nets en 2018 et 2019, ce qui ne s’était pas produit depuis 2012. 

 

Coup d’arrêt à la croissance des budgets sécurité

Les investissements massifs intervenus en 2016 et 2017 pour remettre à niveau les dispositifs de sécurité suite aux attentats terroristes ne sont plus d’actualité. Selon un sondage d’ En Toute Sécurité auprès de directeurs sécurité et publié dans notre Atlas 2018, seulement 41% d’entre eux prévoient des dépenses en progression en 2019, alors qu’ils étaient 60% dans le sondage de l’année dernière. La moyenne des hausses budgétaires se situe à 2%, ce qui contraste fortement avec des augmentations de +15% constatées après les attaques terroristes.

Les chantiers prioritaires des donneurs d’ordre sont le renforcement de la vidéosurveillance des sites (27% des réponses), l’investissement dans les nouvelles technologies de sécurité (18%) à égalité avec une augmentation des efforts de formation du personnel (18%). Viennent ensuite les dépenses de contrôle d’accès électronique (15%), la protection physique des sites (12%), la lutte contre les risques de radicalisation du personnel (5%), le développement de la cybersécurité (3%) et la lutte contre les incivilités (2%).

Plus d’un directeur sécurité sur deux (55%) estime que des efforts accrus en matière de formation sont le premier changement nécessaire pour rendre la profession plus performante, suivi par un assainissement du marché (19%), un arrêt de la guerre des prix (16%), une coopération plus poussée avec les services de l’Etat (5%) et des investissements plus importants en nouvelles technologies (5%).

Une large majorité (65%) affirme que la qualité des prestations des sociétés de sécurité s’est améliorée depuis deux ans contre 54% dans notre sondage de l’année dernière.

 

Les secteurs en 2017

en plus forte croissance…

Drones de surveillance            +43,2%

Cybersécurité  +15,1%

Télésurveillance résidentielle   +8,9%

Vidéosurveillance +6,1%

Alarme anti-intrusion    +6%

Contrôle d’accès         +5,4%

Télésurveillance professionnelle          +4,7%

Téléassistance            +4,4%

EPI    +3,5%

 

…les moins dynamiques

Ingénierie de sécurité / conseil +2,2%

Lutte contre la démarque inconnue      +2,1%

Serrurerie        +2,1%

Intervention sur alarme            +2%

Sûreté aéroportuaire    +2%

Equipements blindés   +1,5%

Formation en sécurité  +1,5%

Gardiennage   +1,1%

Sécurité incendie +0,3%

Transport de fonds      -2,6%

Sécurité intérieure de l’Etat -5,5%

Protection rapprochée  -9,3%

Source : Atlas 2018 d’En Toute Sécurité

 

Nouvelle collaboration avec le CNAPS

Pour la 5e année consécutive, le CNAPS a rédigé exclusivement pour l’Atlas des textes inédits, sur des sujets déterminés en coordination avec la rédaction d’En Toute Sécurité. Les thèmes concernent l’évolution de la profession depuis 2012, les procédures de contrôle, les services internes de sécurité, la formation continue et les autorisations d’exercer temporaires sur le territoire français.

 

 

Patrick Haas – Rédacteur en chef