Les fermetures de sites ou la réduction des horaires a provoqué une diminution de l’activité des sociétés de sécurité.
Réduction des prestations, tarifs renégociés à la baisse, fermetures d’agences, objectifs stratégiques remis en cause, etc. : la sécurité est en train de subir les premiers effets néfastes du ralentissement économique et doit s’adapter pour éviter une catastrophe financière d’ici quelques mois, selon une enquête exclusive réalisée par En Toute Sécurité auprès de plusieurs chefs d’entreprise.
« De toute ma vie professionnelle, c’est la première fois depuis 24 ans que je n’ai pas de visibilité sur l’exercice en cours », explique Geoffroy Castelnau, PDG de DPSA, qui résume une situation inédite dans laquelle tous les professionnels se débattent.
Relance de la guerre des prix
L’incertitude est en effet de mise entre les différentes hypothèses de reconfinement, la durée probables de l’épidémie, les prévisions de croissance de l’économie très variables d’un mois à l’autre et les décisions parfois imprévisibles des donneurs d’ordre.
Sauf dans la sécurité événementielle où la situation devient dramatique (lire encadré page 2), on ne signale pas encore de faillites significatives dans la profession. Ce répit relatif est dû aux aides gouvernementales qui permettent aux sociétés les plus fragiles de vivre sous perfusion. La situation est cependant alarmante dans la sûreté aéroportuaire où l’activité est réduite à la portion congrue (lire interview page 5) si bien que toutes les entreprises du secteur devraient annoncer des pertes en 2020 (voir ETS n°710).
Les signaux préoccupants se multiplient : on assiste à un retour en arrière des pratiques dans la sécurité. « Le critère du prix des prestations revient en force dans les appels d’offre », constate un dirigeant qui souhaite rester anonyme.
C’est ainsi que des sociétés de facilities management font appel à des sous-traitants moins chers mais moins fiables. Ou encore qu’une société de surveillance humaine a perdu un contrat au profit d’un leader ayant proposé un tarif inférieur de plus de 20% au sien.
Les sociétés de sécurité sont également affectées par les mesures d’économie de leurs clients, comme la fermeture provisoire ou définitive de sites, d’entrepôts ou de points de vente. Fermé depuis fin octobre, Disneyland Paris devait initialement rouvrir le 13 février mais a décidé de ne pas accueillir de visiteurs au moins jusqu’au 2 avril. Durant ces six mois, ce sont des effectifs de sécurité ramenés à un quart du nombre habituel qui sont sur place.
On signale des contrats de gardiennage arrêtés pour être remplacés par des prestations de télésurveillance, tandis que quelques entreprises de sécurité subissent déjà les conséquences de la faillite de leurs donneurs d’ordre.
« Nous n’arrivons pas à reporter chez nos clients les surcoûts liés à la crise comme l’achat d’équipements de protection ou les nouveaux frais de déplacements de nos agents », explique Yves Chidaine, président de France Gardiennage, qui figure parmi les vingt premiers de ce secteur.
« Les négociations sur la réduction de périmètre de nos prestations mobilisent tous nos efforts. Les marges sont parfois si basses qu’aucun écart n’est plus possible », analyse Patrick Senior, PDG de BSL Sécurité, n°30 de la surveillance humaine.
« Certains de nos clients sont eux-mêmes en difficulté si bien qu’ils nous demandent des réductions d’horaires. Cette situation est plus marquée dans le secteur public », renchérit Louis Leullieux, président de Weesure, un poids moyen de la surveillance humaine.
Mesures d’économie drastiques
Par anticipation ou par nécessité, nombre d’entreprises de sécurité se mettent à l’heure des économies. C’est ainsi que Weesure a décidé de recentrer sa présence géographique sur la région parisienne et lyonnaise en fermant les agences en province qui n’étaient pas assez rentables. Même décision chez France Gardiennage qui a fermé deux bureaux en régions sur un total de dix.
« En janvier, nous avons revu tous les postes de dépenses. Nous avions largement anticipé la situation puisque nous avions entamé voici deux ans la délocalisation de nos fonctions opérationnelles — centre d’appel, facturation, comptabilité, informatique — à l’étranger où les coûts sont inférieurs. Cette mutation est effectuée à 90% aujourd’hui et les économies sont déjà substantielles », déclare Patrick Senior, le dirigeant de BSL.
Faute de trésorerie et malgré les aides gouvernementales, on nous rapporte que des dirigeants de petites structures renflouent leur société avec leurs deniers personnels. Car le paiement des dépenses opérationnelles devient un problème crucial : il faut payer les salaires à la fin du mois alors que les clients font tout pour reculer le règlement des factures, qui passe couramment à deux-trois mois, voire plus.
Autre tendance : le report par les donneurs d’ordre de certains projets. « La transformation de l’offre est plus ou moins en panne. Des projets innovants à forte connotation technologique sont reportés en raison du manque de visibilité », confirme Jean-Philippe Berillon, directeur métier sécurité chez Samsic.
Priorité à l’agilité
Dans ce contexte, la remise en cause des recettes du passé est à l’ordre du jour.
« Nous identifions deux grands sujets en cette période d’incertitude. Le premier est un sujet RH et plus largement celui du leadership : comment motiver, engager les salariés, booster le moral des équipes, donner du sens. Le projet d’entreprise doit s’appuyer sur l’excellence et la solidarité. Le second, c’est la transformation. Nous faisons face à une accélération majeure de l’adoption des technologies digitales par nos clients. Nous devons repenser notre organisation en mode agile pour répondre aux besoins de services de nos clients en lançant des solutions innovantes, en tissant des partenariats stratégiques et en intégrant de nouvelles technologies », analyse pour sa part Matthieu Le Taillandier, PDG de Stanley Security France. « De façon paradoxale, le monde d’aujourd’hui est à la fois à l’arrêt et en pleine accélération », ajoute-t-il.
« En cette période si particulière, il est absolument nécessaire d’appliquer strictement les consignes des clients et de s’adapter à leurs demandes évolutives », complète Walid Nahra, président du comité de direction de Triomphe Sécurité.
La recherche de nouvelles opportunités est activement recherchée. Le groupe de sûreté aéroportuaire ICTS pose ainsi ses premiers jalons pour se diversifier dans la sécurité électronique.
« Il devient plus que jamais nécessaire d’avoir un portefeuille de clients plus équilibré entre les différents secteurs économiques », souligne Patrice Béal, président d’Inorix, une société de taille intermédiaire, ce qui est, selon lui, le format d’entreprise le plus adapté pour faire preuve d’agilité.
De son côté, BSL, qui vient de renforcer son service commercial, a décidé de se développer à l’étranger et vient de signer un premier contrat en Afrique du Nord. De même, pour la première fois depuis sa création, DPSA a créé un poste de directeur commercial, en l’occurrence Laurent Parise, ancien de Securitas et de Securalliance.
La perte d’activité ou le plongeon dans le rouge n’est pas la règle pour tous. DPSA a par exemple connu une croissance de 8% en 2020 à 34,7 M€, assortie d’une légère baisse de sa rentabilité, habituellement confortable, tandis que quatre nouveaux contrats viennent d’être signés. Pour sa part, Inorix, créé en 2018, est passé de 4 M€ en 2019 à 13 M€ l’année dernière et se donne un objectif d’environ 20 M€ en 2021, « fruit du travail lancé depuis deux ans auprès des clients », explique Patrice Béal.
La situation « devient critique » dans la sécurité événementielle
« Nous avons déjà recensé sur tout le territoire des sociétés en procédure de sauvegarde ou en liquidation. Ce sont plutôt des petites structures, ayant une activité inférieure à 1 M€ qui n’ont qu’un seul ou deux clients principaux. Plus on avance dans le temps, plus la situation devient difficile », précise-t-il.
Selon l’OPSE, la profession, qui compte plusieurs dizaines d’entreprises spécialisées, a enregistré une baisse de CA de 63% en 2020 et l’année en cours est jugée « mal partie ». L’organisation évoque encore une baisse de 50% de l’activité en 2021. Traditionnellement, les deux périodes intenses de l’année sont février à juillet et septembre à début décembre. Sachant qu’un salon se prépare trois à quatre mois à l’avance et que la plupart d’entre eux ont été reportés à septembre, le millésime promet d’être vraiment morose.
Si une manifestation se tient quand même, le nombre d’agents de sécurité événementiel est ramené dans une proportion de dix à un par rapport à une configuration normale avant Covid-19.
Dans ce secteur hyper concurrentiel, certaines entreprises « ont choisi de se mettre en sommeil, c’est-à-dire de ne plus assurer les prestations mais cela comporte un gros risque, car le client peut se détourner définitivement de son prestataire », ajoute Mustapha Abba-Sany.
Dans ce contexte, les aides gouvernementales sont jugées « incomplètes et insuffisantes », car certains opérateurs sont au-dessus des seuils en nombre d’équivalents CDI et ne sont pas éligibles aux actions de soutien. « Soutenue par la FFSP, notre organisation a fait reconnaitre les spécificités de notre métier et la perspective des grands événements sportifs de 2023 et 2024 ont permis de recueillir l’écoute des pouvoirs publics », ajoute le président de l’OPSE.
Enquête réalisée par Patrick Haas, Rédacteur en chef
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