Conséquence de la crise sanitaire, l’économie française tourne à environ un quart de ses capacités habituelles, a dit Bruno Le Maire. Il n’en va pas tout à fait de même pour la sécurité privée qui est une profession hétérogène, avec des secteurs et des entreprises plus affectés que d’autres. De plus, les contraintes réglementaires imposent des prestations minimales.
Les secteurs les plus touchés sont la sécurité événementielle (voir notre enquête dans ETS n°694), les centres de formation en sécurité, les commerces non alimentaires et la sûreté aéroportuaire en raison de la chute du transport aérien.
« En sécurité électronique, la situation varie selon les activités : les nouvelles installations sont gelées quelle que soit la taille et la nature des sites. En revanche, la télésurveillance tire son épingle du jeu puisqu’il s’agit de contrats récurrents. Néanmoins, les nouveaux contrats de télésurveillance résidentielle s’amenuisent puisque les particuliers sont confinés chez eux. Quant aux fabricants, leur activité se réduit à la maintenance », déclare à En Toute Sécurité Jean-Christophe Chwat, président de GPMSE Fédération.
« La répartition du portefeuille de clients est déterminante pour ne pas trop subir la chute de la demande émanant des donneurs d’ordre », affirme Mourad Chenaf, directeur général d’Octopus, qui envisageait fin mars de mettre 300 agents en chômage partiel sur 2 200. Une partie de la baisse d’activité dans un secteur économique peut en effet être partiellement compensé par une hausse ponctuelle de la demande dans d’autres domaines. La distribution alimentaire a par exemple souhaité des renforts d’agents de sécurité.
Néanmoins, la situation est globalement assez catastrophique. « Les marges étaient déjà très basses dans la surveillance humaine et la trésorerie peu abondante. Cela va être très compliqué s’il n’y a plus d’activité pendant plusieurs semaines », nous déclare Cédric Paulin, secrétaire général du GES.
Il pointe des pénuries de personnel en raison des arrêts maladie (environ 10% des effectifs) et d’un surcroit de demande pour des sites comme les hôpitaux, les pharmacies ou les enseignes de distribution. Triomphe Sécurité, leader sur le créneau de la distribution fait travailler 40% de ses effectifs, tandis que le nombre d’agents a été réduit de 90% sur le parc Disney qui a fermé.
Peu de reconnaissance de la part des pouvoirs publics
La profession a visiblement peu apprécié que les pouvoirs publics n’aient pas exprimé de reconnaissance pour le travail effectué par les sociétés de sécurité. Le discours d’Emmanuel Macron le 25 mars à Mulhouse qui a cité les professions « en deuxième ligne » comme les caissières de magasin, les agents de nettoyage, les livreurs, les réparateurs, etc. mais pas les professionnels de la sécurité, n’a pas arrangé les choses. Même oubli de la part d’Edouard Philippe dans son intervention du 27 mars.
La détérioration des relations a débuté dès l’instauration des mesures de confinement. Le 16 mars, le GES demande diverses mesures, comme un approvisionnement en matériel de protection sanitaire pour les agents, un échange d’informations permanent avec les autorités et des dispositions lorsque la reprise d’activité sera déclenchée (prolongation de la durée de validité des cartes professionnelles, par exemple).
Le GES envoie ensuite deux courriers sur les mêmes sujets au ministre de l’Intérieur les 17 et 18 mars qui ne semblent pas avoir reçu de réponse. Un certain agacement pointe, d’autant qu’un courrier du 17 mars de la Fédération Française de la Sécurité Privée a reçu une réponse de la part de Laurent Nuñez.
« Les entreprises et agents de sécurité font face et front dans l’invisibilité la plus totale », affirme le GES dans un communiqué du 20 mars qui revient une fois encore sur les mêmes demandes de mesures dérogatoires. « Ils ont l’amère impression de sombrer dans l’invisibilité politique, sanitaire et médiatique », ajoute le document. Visiblement déçue, l’organisation enfonce le clou en affirmant que « le soutien attendu dans le cadre d’un continuum de sécurité souvent annoncé n’est pas à la mesure des annonces précédentes ».
« La sécurité privée n’est pas respectée », résume pour sa part Elias Nahra.
De son côté, la FFSP envoie un nouveau courrier à Laurent Nuñez le 21 mars pour pointer le manque de reconnaissance de la part de l’État et réactualiser ses souhaits : fourniture de 100 000 masques par jour pour la profession, dérogation pour les agents de sécurité lors des périodes de couvre-feu, prolongation de la validité des cartes professionnelles, etc.
Les centres de formation à l’arrêt
La situation est particulièrement alarmante pour les centres de formation dédiés à la sécurité privée : ils sont tous fermés, car la règlementation impose une présence des stagiaires sur place, ce qui n’est évidemment plus possible compte tenu de la situation sanitaire.
« Quelques rares établissements proposent une partie des modules en formation à distance. Cette épidémie est une formidable opportunité pour introduire de nouvelles méthodes de pédagogie et notamment les formations à distance », nous déclare Johan Prié, président du GNFS, réseau national regroupant 26 centres de formation indépendants spécialisés dans la sécurité. Il cite l’organisation de tests préalables à l’orientation d’un futur stagiaire, l’accès à des contenus de savoir ou le passage d’examens.
Johan Prié estime qu’une diversification des centres de formation en sécurité vers d’autres disciplines, surtout celles compatibles avec des cursus à distance, est une « question de survie pour la profession ». Certains opérateurs demandent une dérogation provisoire pour effectuer par visioconférence les modules théoriques des formations.
« Aujourd’hui, les centres de formation en sécurité sont en vrai danger. Cette crise va peser sur leur niveau de rentabilité et risque de remettre en cause l’existence des plus petits, car ils n’ont pas une trésorerie abondante », estime le président du GNFS. Il s’interroge sur l’ampleur de la reprise des commandes de formation après cet épisode sanitaire. D’autant que certains centres ont consacré d’importants investissements, note Véronique Fay de MV Formation.
De même, le report des sessions annulées et des examens risque de poser des problèmes d’organisation. « Après la période de confinement, la reprogrammation sera incertaine et lointaine, car la formation des salariés ne sera pas la priorité des entreprises », estime Marion Chombeau, gérante d’H2S Formation.
« Zéro commande, toutes nos formations annulées : comment maintenir en vie nos organismes ? », s’interroge Jenny Fort de Tamariss Formation.
Enquête réalisée par Patrick Haas Rédacteur en chef