Ce cinquième numéro spécial consacré à la crise sanitaire cherche à esquisser ce que sera la profession de la sécurité après le déconfinement. Deux personnalités très différentes — une députée et un manager atypique — nous dévoilent leur vision sur ce sujet, tandis que nous avons fait un focus sur les enjeux de la sécurité dans les villes —Lyon et Marseille —, car on peut imaginer un retour des violences urbaines.
Enquête réalisée par Patrick Haas et Pierre-Olivier Lauvige
Députée LReM, co-auteur avec Jean-Michel Fauvergue d’une proposition de loi sur la sécurité.
Après cette crise sanitaire, il faudra faire un retour d’expérience sur le rôle qu’a joué la sécurité privée, fonction par fonction. Pour cette profession, il y a certainement un enseignement positif à en tirer.
Je tiens à affirmer ma reconnaissance pour le travail des agents de sécurité pendant la période que nous venons de vivre. Ils se sont beaucoup mobilisés et ont été en première ligne, notamment dans les grandes surfaces ou les aéroports. Ils ont fait un travail indispensable à la continuité d’activité.
La sécurité a toute sa place dans le monde d’après la crise sanitaire. C’est un secteur dynamique, en pleine évolution, et je vois le chemin significatif déjà parcouru au cours de ces trois dernières années, notamment par le CNAPS. La profession parle désormais d’une seule voix, ou presque. C’est devenu un interlocuteur crédible qui porte un vrai projet.
Je constate que la sécurité privée a envie d’avancer dans le bon sens : elle est prête à tenter des expériences, à se remettre en question et ne semble pas avoir de frein, ce qui n’est pas forcément le cas d’autres secteurs économiques. Il est très facile pour un élu de travailler et d’échanger franchement et simplement avec ses responsables. Je suis et je serai la plus disponible possible pour eux.
Plus encore aujourd’hui compte tenu de la pandémie actuelle, la profession doit réfléchir à son avenir. Il reste également du travail législatif à accomplir. Jean-Michel Fauvergue et moi-même avons déposé une proposition de loi sur la sécurité privée en décembre dernier, publiée en janvier. Actuellement, je me bats pour qu’elle soit le plus rapidement possible mise à l’ordre du jour dès que le fonctionnement normal de l’Assemblée Nationale reprendra. C’est en effet un sujet essentiel pour notre société. Ce texte a vocation à être débattu et amendé par le gouvernement ou des parlementaires afin d’être complété. Si de nouveaux aspects émergent encore après des échanges avec les professionnels, c’est tant mieux : il n’y a pas de filtre. Nous sommes ouverts à cela.
Caroline Pozmentier-Sportich : « Davantage de missions pour la sécurité privée »
C’est tout d’abord une terrible frustration de voir que notre plateforme big-data de la Tranquillité Publique, n’ai pas pu être en développement à cause de l’attaque cyber que nous avons subi au tout début de la crise. Cette plateforme qui agrège une multitude de données publiques (données villes, météo, voyages officiels, rassemblements de personnes, circulation…), commençait à être opérationnelle.
Si tout repart grâce aux travail des services de l’informatique elle peut s’avérer très utile durant le déconfinement, en permettant par exemple de cartographier en temps réel et zone par zone là où se situe le risque sanitaire, et d’apporter les bons moyens au bon endroit.
Cette attaque informatique massive, durant la nuit du 13 au 14 mars, minutieusement préparée et réclamant une rançon, a fort heureusement préservé notre Centre de supervision urbain. Notre police municipale a donc pu mettre en place en toute urgence des dispositifs dans le cadre de ses missions. Nous avons également renforcé notre collaboration avec les sociétés de sécurité privée. Ce qui a confirmé le bien fondé de notre démarche, tendant depuis de nombreuses années, à l’édification d’un continuum sécurité, en partenariat avec le Préfet de police.
C’est ainsi qu’un budget 713 000 €, dédié à l’emploi d’agents de sécurité, va venir en appui du travail quotidien des 450 agents de police municipale et permettre de sécuriser les grands chantiers en cours. Ou de faire face à l’augmentation des budgets de gardiennage destinées à limiter les intrusions d’une population en grande précarité, à la recherche de lieux pour se confiner. De même, nous avons déjà prévu 850 000 € pour sécuriser par des agents de sécurité, le stockage et la distribution de masques assuré par des bénévoles.
L’attaque informatique n’a pas non plus impacté notre système de vidéoprotection et ses 1 500 caméras reliées par un réseau indépendant, dont le maillage, plutôt satisfaisant, permet depuis quelques années de renforcer l’action et la réactivité des patrouilles, des effectifs de secours des Marins Pompiers, qui bénéficient des renvois d’images du Centre de supervision, également exploité par la Police Municipale, comme la Police Nationale. La prévention et l’information étant capitales sur l’espace public en situation de crise, génératrice d’anxiété de la part de la population.
La médiation sociale, pour laquelle je travaille et milite depuis plus de 11 ans se révèle également très intéressante dans ces périodes crise. C’est en effet un premier levier à l’action publique, qui permet en cas de besoins, de prévenir les services de police et de secours. Notamment aux abords des plages marseillaises, qui ne devraient pas rouvrir avant le 2 juin. Une gageure avec l’arrivée des beaux jours dans une ville qui bénéficie de plus de 50 km de littoral. Nous avons donc prévu un budget de 1,2 M € afin de mobiliser des équipes de médiateurs, missionnés pour dissuader d’éventuels inconditionnels de la baignade. D’autant qu’aucune surveillance n’est pour l’instant assurée.
Mais le plus important dans tout cela, c’est qu’en matière de sécurité, la co-construction publique-privée-citoyenne est indéniablement lancée au niveau de notre municipalité. Avec différents acteurs qui ont désormais l’habitude de travailler ensemble. La sécurité n’est pas que l’affaire de l’État. Et la sécurité au quotidien est un ouvrage à partager. Un décloisonnement s’avère donc indispensable. Une nécessité validée par la crise que nous venons de traverser. Et même si cette démarche rencontre encore quelques freins de culture politique, il faut renforcer ce lien de confiance que nous avons su créer, en travaillant le côté humain de cette nouvelle approche. L’enjeu est aussi de réussir une politique de sécurité d’alliance entre les hommes et les nouvelles technologies pour un meilleur service au citoyen, qui doit également être l’un des acteurs.
Jean-Yves Sécheresse : « Je crains des violences urbaines cet été »
Adjoint au maire de Lyon, chargé de la sécurité et de la tranquillité publique.
Jusqu’à maintenant tout va bien… Mais je suis très inquiet pour la suite. Notamment après le 2 juin et jusqu’à début septembre. Non pas pour des raisons de sécurité sanitaire, sur lesquelles je ne m’exprimerais pas, n’étant pas un spécialiste. Mais pour des logiques de sûreté urbaine.
En effet, les lyonnais ont été jusqu’alors très respectueux des consignes de confinement et l’on pouvait notamment remonter la rue de République jusqu’à l’Hôtel de ville sans croiser personne. Mais une mise en œuvre d’un déconfinement, sans lui associer la levée de certaines contraintes, me rendent extrêmement pessimiste pour cet été.
Tout d’abord, car Lyon est une ville avec beaucoup de jeunes. Et la quasi-totalité d’entre eux ne pourront pas partir en vacances. Que ce soit en retournant dans leur pays d’origine, comme c’est le cas pour beaucoup de familles issues de l’immigration ou tout simplement en allant passer quelques jours à la campagne, faute de lieux d’hébergement.
Nous allons donc nous retrouver confrontés, pour la première fois durant cette période estivale, à une population dans l’incapacité de quitter l’agglomération et dans l’impossibilité de pouvoir se divertir à l’occasion de festivals de musique, dans des centres de loisir, sur un terrain de foot ou à la piscine. Une simple balade, la pratique du footing, ou encore du tennis, comme certains le préconisent, étant totalement illusoire et déconnecté des réalités. Il ne manquerait plus que nous devions en plus faire face à un épisode de canicule…
Chaque année, et malgré les interventions de la police, des bandes de jeunes nagent, ou pire, sautent dans le Rhône depuis une passerelle qui l’enjambe. Et je crains cette fois d’avoir à déplorer des noyés.
Pour toutes ces raisons, je milite pour l’ouverture au plus vite des parcs afin de pouvoir aller pique-niquer, des piscines pour se rafraichir, de tout ce qui permettrait de faire tomber cette pression. Idem pour les bibliothèques : c’est le lieu culturel le plus abordable. Lyon est la ville de France qui en dispose du plus grand nombre et 18% de ses habitants les fréquentent. De même, je n’ai jamais été favorable à la fermeture des voies sur berges qui prive les lyonnais d’un véritable espace de liberté.
Mêmes inquiétudes sur d’éventuelles tensions qui pourraient se révéler au sein de la population. Aujourd’hui, il suffit de faire un pas de côté pour s’éviter lorsque l’on se croise sur un trottoir. Mais demain, avec la reprise du travail, les lyonnais devront bien se déplacer et se nourrir sur place. Il est donc illusoire de penser qu’il sera possible de préserver les règles de distanciation après le déconfinement, que ce soit dans la rue, à un arrêt de bus ou dans la queue devant un magasin. Et hors de question pour la Police Municipale d’aller les verbaliser…
Mêmes problématiques pour les marchés. Pour l’instant, nous distribuons un peu de gel et quelques masques sur les rares qui sont ouverts. Et même s’il s’agit de la voie publique, des équipes mixtes de policiers municipaux et d’agents de sécurité privée en contrôlent l’accès. Mais comment allons-nous procéder pour faire respecter ces règles sanitaires lorsque la centaine de marchés de la métropole seront à nouveau accessibles à tous ?
Casse-tête également en matière de transport. S’il s’agit d’une problématique de l’opérateur Keolis, la mobilité urbaine de manière générale reste de notre responsabilité. Il va falloir fluidifier le trafic pour permettre la reprise de l’activité, sans engorger totalement la ville. Pour cela, le stationnement est de nouveau payant afin de faciliter le turn-over des véhicules. De même, l’utilisation des modes de transports « doux » comme les vélos, les trottinettes va être facilité grâce à de nouvelles infrastructures, des marquages au sol ou l’autorisation d’emprunter des voies réservées jusqu’alors aux transports en commun. Dans tous les cas, il nous faut agir vite. La sécurité c’est prévoir. Et déjà les « rodéos » ont repris dans certains quartiers. Ça sent l’été…
Christian Snider : « Il était une fois les systèmes d’alarme »
Entrepreneur depuis 46 ans, fondateur du syndicat Synial en 1979.
Des extraterrestres : tels étaient les pionniers des années 80 que j’ai bien connus. Aujourd’hui, dans notre nouveau monde, l’évolution de nos systèmes de sécurité, tant du point de vue technologique, fonctionnel, que des enjeux économiques est d’un tout autre ordre. Et demain sera encore très différent.
De nouveaux intervenants sont arrivés sur le marché, notamment les banco-assureurs qui y ont pris une part prépondérante, également de nouvelles sociétés individuelles avec une importante force commerciale, mais également un fort turn-over de personnel.
Pour les opérateurs institutionnels, le métier est de nouveau confronté à un véritable big bang technologique. Notre monde de la sécurité électronique est nouveau, n’en déplaise à certains nostalgiques, qui n’ont que l’avantage de nous rajeunir d’un quart de siècle lorsqu’on les écoute…
Aujourd’hui les applications ne sont plus les mêmes, les nouvelles technologies amènent un élan de modernité. La caméra constitue une véritable révolution qui permet des prises de température à distance, qui peut gérer l’intrusion, la détection incendie, le contrôle d’accès et toutes ces applications sont utilisables tant en intérieur qu’en extérieur. Ses applications vont encore se multiplier.
La science-fiction d’hier est devenue la réalité d’aujourd’hui.
En appui de ces technologies, l’intervention des bureaux d’études va devenir essentielle. Ce sera même une des clés de la réussite. Les installateurs d’hier ne sont plus que des poseurs de matériels ou des tireurs de câble !
Le pilotage des applications par les hotline, dont l’intervention sera grandissante, permettra de réduire les interventions physiques des techniciens et de garantir la réactivité des sociétés de sécurité.
Le volet transmission des données est également en pleine mutation. Il y a 20 ans, un simple test de ligne suffisait, le stockage vidéo s’effectuait sur des « stockers ». Aujourd’hui, la technologie de type icloud se développe et ce phénomène va s’amplifier. Mais, pour nos entreprises de sécurité électronique, la cybersécurité devient un véritable danger face à l’emprise des hackers. Les préconisations devront être adaptées.
La télévidéosurveillance fait progressivement son apparition. C’est d’autant plus vrai que la 5G va permettre des transmissions beaucoup plus complexes qu’elles ne l’étaient jusqu’à présent. Le drone équipé de vidéo constitue une autre révolution technologique et philosophique qui va impacter tous les métiers de la sécurité, tant électronique qu’humaine.
Dans ce contexte en mouvement, des contraintes importantes sont imposées par l’intervention des organismes certificateurs CNPP, APSAD, l’utilisation de la marque NF ou par les pouvoirs publics, CNAPS, CNIL, souvent en contradiction avec les besoins de la profession ou des utilisateurs. J’espère que les organisations professionnelles sauront être à la hauteur des enjeux pour orienter dans le bon sens une règlementation simplifiée mais néanmoins nécessaire. Cela, bien sûr, si ces mêmes organisations s’approprient rapidement le sujet.
Toutes ces évolutions techniques, règlementaires sont nécessaires pour que notre métier soit reconnu et résiste. Mais soyons réalistes et n’oublions pas l’évolution qui s’est produite dans la téléphonie : que sont devenus les opérateurs télécom d’hier ?
Alors gardons les yeux bien ouverts face à ces changements et que nos installateurs en sécurité électronique se mettent bien à la page, sinon ils ne seront que les spectateurs passifs du train qui passe.
Sondage : renforcement des mesures de sécurité pendant la crise
Les mesures de sécurité ont été significativement renforcées dans les entreprises et administrations durant la crise sanitaire, selon un sondage réalisé par l’Agora des directeurs sécurité auquel 128 de ses membres ont répondu. C’est le cas pour 74% des organisations opérant dans des secteurs économiques considérés comme essentiels.
Cela s’est traduit par un accroissement des procédures de sécurité pour 92% des personnes ayant répondu par l’affirmative, par une augmentation du nombre d’agents de sécurité pour 36% d’entre elles et par un accroissement des dispositifs de sécurité pour 6% d’entre elles.
Dans les secteurs n’étant pas considérés comme essentiels, la proportion diminue nettement : 37% des personnes interrogées ont renforcé les mesures de sécurité quand l’établissement a été fermé. Un renforcement humain a alors été décidé pour 64% des cas et une télésurveillance ou vidéosurveillance accrue pour 42%. 9% des responsables ont d’ailleurs noté une augmentation des tentatives de vandalisme sur les sites.
Un plan de reprise d’activité a été mis en place pour 20% des directeurs sécurité interrogés, alors qu’il est en cours de mise en œuvre pour 52%. Un circuit d’approvisionnement fiable des équipements de protection individuelle a été identifié par 59% des personnes interrogées.
62% des directeurs sécurité estiment que le continuum de sécurité a été appliqué durant la crise sanitaire, 23% en partie seulement et 15% pensent qu’il ne l’a pas été. Néanmoins 68% souhaitent davantage d’échanges avec les pouvoirs publics concernant les plans de reprise d’activité.