Quatre ans de travaux, un spa de 700 m² avec une piscine à 17 mètres sous terre, des salles de bain en marbre à tous les étages ayant nécessité le renforcement de la structure du bâtiment, le tout sans toucher à la façade classée monument historique…. Pour ses 108 ans d’existence, le Lutetia s’offre une seconde jeunesse. Il profite de l’occasion pour redéfinir sa politique sûreté, sans déroger au caractère « rive-gauche » de cet hôtel de luxe parisien.
« Nous sommes en train de prendre notre vitesse de croisière que nous atteindrons au printemps 2019, avec notamment l’ouverture de la brasserie avant la fin de cette année, ainsi que les deux derniers étages qui devraient nous être rendus bientôt par l’équipe travaux. Mais déjà tout est en place afin d’assurer une protection optimale des biens et des personnes que nous recevons déjà nombreuses à ce jour », confie Frédéric Barboux, responsable sûreté de l’établissement lors d’une interview exclusive à En Toute Sécurité.
Une mission large pour le security manager
Bâti en 1910 à l’initiative d’Aristide et de Marguerite Boucicaut, les propriétaires du Bon Marché situé en face, afin d’offrir tout le confort aux clients du grand magasin débarqués de province, l’établissement de sept étages a abrité les services de renseignement allemands pendant l’occupation, les déportés de retour des camps et a également été le lieu de rendez-vous parisien des écrivains américains de la « lost generation ».
Racheté en 2010 par le groupe israélien Alrov (après l’Hôtel Café Royal de Londres et le Conservatorium d’Amsterdam) pour un montant de 145 M€, ce bâtiment emblématique de l’art déco a nécessité des travaux titanesques de rénovation chiffré à 200 M€. « Nous avons obtenu depuis quelques semaines l’appellation 5 étoiles et un dossier est d’ores et déjà en cours pour décrocher le label palace », assure Frédéric Barboux.
Composé de 184 chambres dont 47 suites (contre 234 chambres au préalable), le Lutetia s’adresse notamment à une clientèle nord et sud-américaine, issue du monde économique ou du showbiz. Mais également à des familles en visite touristiques capables de débourser de 900 à 22 000 € pour une nuit passée en plein cœur du quartier de Saint-Germain des Prés. « La population que nous recevons au bar Joséphine, dans notre restaurant, nos salons ainsi qu’au spa ou notre salle de fitness à laquelle il est possible souscrire par abonnement, se compose également de nombreuses personnes résidant dans le quartier. Ma mission de ”security manager” comporte essentiellement des objectifs liés au contrôle et à l’identification de ces flux de personnes et de matériel, à la prévention des pertes, à la prévention de la malveillance interne et externe en général », précise le responsable sûreté.
La menace d’un « active shooter »
C’est ainsi qu’un agent situé à l’entrée principale de l’hôtel a notamment en charge l’accueil, le renseignement et le filtrage de la clientèle, de même que la détection de toutes activités, stationnement de véhicules, d’individus ou groupe d’individus au comportement jugé suspect.
A l’intérieur de l’établissement, un rondier a pour mission de détecter toutes les anomalies techniques ou comportementales, les colis suspects, les actes de vandalisme, ou de dégradations, en quadrillant continuellement l’ensemble de l’hôtel sur la base d’un parcours pointé. « Totalement mobile, il doit faire jouer l’ensemble de ses sens : voir, écouter, sentir. Clairement identifié par le port de l’uniforme, cet agent doit également s’assurer de la bonne fermeture des portes de chambre pour se prémunir de méfaits d’individus malveillants qui roderaient dans les couloirs. Ou porter assistance à notre clientèle dans l’ouverture de leur coffre, après les modalités de vérification d’identité. », ajoute Frédéric Barboux. Un agent est également dédié à la surveillance de la brasserie et des boutiques pour dissuader les éventuels pickpockets ou voleurs.
Les actes de malveillance internes n’en sont pas pour autant négligés. « Nous avons mis en place au niveau de l’entrée dédiée à notre propre personnel, mais également à celui de nos prestataires extérieurs, outre un contrôle d’accès par carte, un système de bons de sortie de matériel devant être impérativement signé par un manager. Il est également effectué à ce niveau une inspection visuelle des sacs. Et, avec le consentement de leur propriétaire, leur fouille, comme le prévoit la réglementation », explique Frédéric Barboux. Le département sûreté de l’établissement a également en charge le plan de gestion de crise qui peut être déclenché à la suite d’évènements majeurs : explosion criminelle ou accidentelle, attaque à main armée ou de la part d’un « active shooter ». Ou de moindre ampleur, mais tout aussi impactant sur la réputation de l’établissement : grèves internes, viol, meurtre, suicide, décès naturel ou un incident avec un VIP…
Des agents de sécurité internes
Afin de faire face à l’ensemble de ces éventualités, l’hôtel bénéficiera à terme de dix collaborateurs dédiés à la sécurité. « Les APS sont tous des employés Lutetia. Cette démarche d’internalisation présente plusieurs avantages. Elle permet tout d’abord une meilleure implication de ce personnel dans leur tâche quotidienne, en les ”imprégnant” de l’identité, de la culture de l’établissement, de la connaissance du personnel et des clients. Et si l’externalisation permet une plus grande souplesse dans l’optimisation du personnel en fonction des besoins, le risque de divulgation d’informations sensibles ou confidentielles se révèle supérieur. L’internalisation nécessite cependant une attention particulière dans le process de recrutement. Nous ne devons pas nous tromper ! Ainsi chacun de nos agents passe par quatre entretiens successifs. Moi-même, mon N+1, le service des ressources humaines et notre directeur général. Outre les qualifications et agréments obligatoires, si un seul feed-back est négatif, la personne ne sera pas embauchée », insiste le responsable sûreté. Cette internalisation des agents de sécurité, également prônée par l’Hôtel de Crillon (voir ETS n°639) mais peu fréquente dans le domaine de l’hôtellerie de luxe, permet également une formation plus poussée du personnel. « J’assure moi-même certaines formations. Notamment le comportement à adopter face à un tireur isolé, selon le fameux triptyque run, hide and fight. Mais également sur le repérage des individus suspects ou sur les informations concernant le fichier de personnes recherchées, où sont incluses les fiches S », confie Frédéric Barboux.
Plus de 200 caméras vidéo
L’hôtel peut cependant faire appel à des agents de sécurité supplémentaires en cas de besoins ponctuels, notamment lors d’évènements VIP organisés dans ses salons pouvant accueillir jusqu’à 350 personnes, comme ce fut le cas pour la soirée d’anniversaire du mannequin français Cindy Bruna. « Dans de telles configurations nous travaillons en amont avec leurs propres équipes sécurité afin de coordonner nos process et convenir avec eux des éventuelles voies d’extraction », explique le responsable sûreté. De même, des plans d’interventions sont élaborées en relation avec les forces de l’ordre telles que la BRI et la BAC. Des liens sont également noués avec le commissariat du quartier ainsi que la Mairie pour des questions de nettoyage ou de stationnement sur la voie publique.
Le Lutétia a également procédé à une cure de jouvence de ses moyens techniques dédiés à la sécurité. « Nous disposons désormais d’un réseau de vidéosurveillance de plus de 200 caméras couvrant la totalité de l’établissement et d’un système de détection d’intrusion par infrarouge. Toutes nos vitrines sont verrouillées magnétiquement et placées sous alarme en plus d’être sous vidéosurveillées. Enfin, nous nous sommes équipés d’une main courante électronique permettant de centraliser et de visualiser en temps réels, les consignes permanentes et temporaires, le parcours de notre rondier, ainsi que toutes les actions et interventions menées par notre personnel de sécurité », confie Frédéric Barboux.
Frédéric Barboux : de Disneyland à l’hôtellerie de luxe
Après deux ans à la gendarmerie nationale comme garde républicain, Frédéric Barboux intègre Disneyland Paris en 1989 comme Security Assistant Manager, avant d’assurer la direction sécurité du Plazza Athénée de 1999 à 2002, puis celle du Marriott rive Gauche après un passage de deux années comme responsable d’exploitation de la société de gardiennage Alliance Prestige.
Responsable sûreté et prévention des pertes pour le groupe Tech Data France de 2014 à 2017, il intègre le Lutetia comme responsable sécurité en mai dernier (voir ETS n°654). Membre de l’Agora des directeurs de la sécurité, Frédéric Barboux fait également parti de l’association des directeurs sécurité d’hôtel (EDSH) et est le représentant français de l’ASIS, association internationale créée en 1955 aux États-Unis, rassemblant des professionnels de la sécurité et de la sûreté (40 000 membres).
Le Lutetia en chiffres
– hôtel cinq étoiles avec 184 chambres dont 40 suites (contre 234 auparavant) ;
– 900 € à 22 000 € pour une nuit ;
– 400 salariés permanents (contre 300 auparavant) ;
– Quatrième hôtel de luxe parisien à avoir fermé ses portes pour rénovation (après le Ritz, le Crillon, et le Plaza Athénée).
Enquête réalisée par Pierre-Olivier Lauvige