Mieux se protéger, pour mieux soigner ! Face aux multiples enjeux sécuritaires auxquels les structures hospitalières françaises se trouvent actuellement confrontés, l’AP-HP (Assistance publique – Hôpitaux de Paris) a décidé de mettre progressivement en place une nouvelle politique sûreté au sein de ses établissements.
« On n’oublie jamais qu’on est là pour soigner. Et il ne s’agit pas de mettre en place des mesures qui dissuaderaient quiconque d’entrer pour des raisons médicales. Impossible cependant, de concevoir aujourd’hui un hôpital comme un établissement totalement ouvert sur la ville. En cas de crise, il faut qu’il puisse fonctionner de manière fermée. Tout en permettant une gestion stricte des entrées des patients, ainsi que du personnel et du matériel indispensables à leurs soins. Les attentats de 2015 nous l’ont prouvé. Nous devons à la fois fermer les portes de nos établissements pour protéger notre personnel, mais également éviter l’entrée des curieux ou d’éventuelles personnes mal intentionnées. Tout en accueillant les blessés, leurs proches et assurer l’acheminement des poches de sang », explique Arnaud Poupard, conseiller sécurité et défense à l’AP-HP, au cours d’un entretien exclusif accordé à En Toute Sécurité.
Budget sécurité national de 75 M€ sur trois ans
Pour atteindre cet objectif, l’AP-HP s’appuie notamment sur la circulaire du ministère de la santé de novembre 2016, précisant les mesures à mettre en œuvre par les établissements de santé : 3 axes et 17 mesures. Elle alloue également de nouveaux moyens financiers pour renforcer leur sécurité : 75 M€ sur trois ans pour l’ensemble des hôpitaux français, l’AP-HP représentant environ 10 % de ces établissements. De même, une lettre commune du ministère de l‘Intérieur et celui des Affaires sociales et de la santé, dessine les lignes d’un plan d’action commune et national, afin d’assurer la sécurité des personnes, des biens et des systèmes d’information de ces structures en temps normal. Il existe également un volet pour les situations de crise.
« Notre institution est fortement décentralisée et se compose d’une quarantaine d’établissements aux équipements hétérogènes, répartis sur 10 départements. Ma mission consiste donc à conseiller, mais également accompagner un réseau de 70 chargés de sécurité locaux, généralement d’anciens gendarmes ou policiers, afin de faire en sorte que les directives soient appliquées. Et que nous menions tous une action cohérente en termes de sûreté », indique Arnaud Poupard.
Augmentation de 40% des coûts de gardiennage
Côté humain, les coûts de gardiennage ont augmenté de 40% sur deux ans du simple fait de la mise en place du plan Vigipirate. « Les agents de sécurité sont eux largement en prestation sous-traitée. La mission de ces agents consiste essentiellement à contrôler systématiquement les sacs au niveau de toutes les entrées publiques des hôpitaux. Ils doivent également porter assistance au personnel soignant en cas de besoin. Surtout aux urgences, service où demeurent les plus vives tensions », déclare le conseiller sécurité.
De même, l’équipement en vidéosurveillance est en forte augmentation. A terme, la quasi-totalité des points d’accès et des zones publiques sera couverte. Seuls les espaces de soins ne seront pas équipés pour des raisons de confidentialité et de protection de la vie privée des patients.
« Nous imposons dans nos cahiers des charges que les systèmes ne soient pas propriétaires afin que les images se révèlent compatibles avec l’ensemble de nos systèmes et directement exploitables par les forces de l’ordre. De même, les caméras devront être numériques, dotées d’un grand angle et non motorisées, afin d’en faciliter l’exploitation, d’éviter les pannes et de réduire les coûts de maintenance. Toutes devront autoriser l’accès à leur codes administrateurs afin d’en personnaliser et sécuriser l’accès. Le maintien en condition de sécurité de ces appareils, comme tout système en réseau, est essentiel. Seules certaines, réservées à la surveillance de zones sensibles, devront être analogiques pour en limiter le piratage », confie Arnaud Poupard.
En matière de contrôle d’accès, l’ensemble du personnel commence depuis un an à être doté d’un badge. « Il s’agit de la carte à puce multiservices nationale des professionnels de santé (de l’ASIP Santé) que nous avons personnalisé avec l’adjonction d’un logo, d’un film inviolable et d’une photo, nous assurant ainsi de l’identité de son porteur. Elle nous permet d’autoriser ou non l’accès à certains sites physiques ou informatiques, en fonction du profil de son détenteur », ajoute Arnaud Poupard. Mais renforcer les portes ne sert à rien, si on néglige les autres moyens de protection… Dans cette même volonté de démarche homogène et cohérente, les murs d’enceinte des établissements de l’AP-HP devraient être remontés à une hauteur de 2,30 mètres minimum afin d’en compliquer le franchissement.
Baisse de 2/3 des violences verbales et physiques
Afin de mesurer l’impact des mesures mises en œuvre, le département sûreté de l’AP-HP peut se baser sur les outils statistiques de l’Observatoire national des violences en milieu de santé (ONVS) qui recueille depuis 2005, sur la base du volontariat, les signalements de faits de violence (dont les incivilités) commis en milieu de santé contre les personnes et contre les biens. « Nous constatons aujourd’hui une baisse globale de ces chiffres. Même si je ne suis pas capable de l’attribuer avec certitude à la mise en place de l’ensemble de ces mesures purement sécuritaires », concède-t-il.
Le service des urgences dirigé par Christophe Choquet à l’hôpital Bichat a ainsi obtenu une baisse des 2/3 des violences verbales et physiques aux urgences grâce à une meilleure gestion des patients et de leur entourage (voir ETS n°642). Elle consiste notamment à « retourner » régulièrement l‘information médicale aux accompagnants et à organiser un véritable « parcours patient » au sein de l’établissement afin d’éviter au malade de longues attentes au même endroit…
« Il n’y a plus personne sur un brancard qui patiente dans un couloir. Une telle gestion nécessite cependant la mise en place de logiciels de suivi et de géolocalisation sophistiqués, afin de ne pas risquer de perdre ou de se tromper de patient. Aujourd’hui deux autres hôpitaux réfléchissent à l’intégration de ces bonnes pratiques », affirme le conseiller sécurité.
En matière de risques terroristes, l’ensemble du personnel est tenu régulièrement informé sur l’évolution des menaces. L’AP-HP a également élaboré un module de formation accolé à celui obligatoire de lutte contre l’incendie afin de s’assurer que l’ensemble du personnel le suive. L’établissement organise régulièrement des conférences avec le ministère de l’Intérieur sur les phénomènes de radicalisation.
« Je pense cependant que nous sommes moins exposés à ce risque que dans d’autres secteurs d’activité du fait de la forte culture laïque et de l’attachement de nos équipes au service public. Dans tous les cas, mon travail s’inscrit sur le long terme. Et même si je n’ai aucun moyen d’imposer cette démarche sécuritaire, j’ai la chance d’être écouté. Toutes nos décisions sont prises en concertation avec les équipes soignantes. Et le personnel est demandeur, car il a bien compris que bien soigner implique un environnement serein. Que ce soit en temps normal ou en situation de crise », déclare Arnaud Poupard.
Arnaud Poupard : des commissariats de quartier aux hôpitaux de Paris
Titulaire d’un DESS en sécurité publique et d’un Master II Droit et politiques de sécurité à l’Ecole Nationale Supérieure de la Police (ENSP), Arnaud Poupard a également intégré l’école de commissaire de police, après avoir été gardien de la paix entre 1999 et 2005 dans plusieurs commissariats parisiens. Entre 2007 et 2013, il travaille notamment au sein de la Direction de l’ordre public et de la circulation de la Préfecture de Police de Paris.
Depuis janvier 2014, Arnaud Poupard est en charge au ministère des Affaires sociales et de la santé des questions de sécurité, et notamment de l’amélioration des politiques de prévention des atteintes aux personnes et aux biens sur le territoire national. Il a également dirigé l’Observatoire national des violences en milieu de santé (ONVS).
Le 19 septembre 2016, il rejoint l’Assistance Publique – Hôpitaux de Paris en tant que conseiller sécurité et défense à l’AP-HP., où il succède au Général Jean-Michel Olivieri parti en retraite.
L’AP-HP en chiffres
• 39 hôpitaux ;
• 10 millions de patients ;
• 100 000 collaborateurs (dont 12 500 médecins, 2 980 internes, 53 800 personnels soignants) ;
• 40 écoles, dont 17 instituts de formation en soins infirmiers ;
• 7,5 milliards € de budget ;
• 1,4 million de passages aux urgences ;
• 39 000 naissances dans 13 maternités ;
• 335 000 actes opératoires dans 246 salles d’opération.