Iter : politique sûreté d’anticipation pour énergie du futur

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Reproduire sur Terre l’énergie illimitée qui alimente le soleil et les étoiles… ! Face aux colossaux enjeux économiques et défis technologiques du premier réacteur de fusion nucléaire Iter, les équipes de ce gigantesque chantier international implanté à Saint-Paul-lez-Durance dans le sud de la France, doivent mettre en place une politique sûreté « évolutive ».

Elles doivent être capables de s’adapter aux menaces auxquelles le site pourrait être confronté d’ici sa mise en service dans une quinzaine d’années et d’intégrer des moyens techniques qu’ils auront alors à leur disposition, mais qui n’existent pas encore… « Cette démarche sur le long terme peut donner l’impression que nous avons le temps, mais bien au contraire, nous devons sans cesse et au fil des mois, coller pleinement à l’évolution du projet, mais également à l’évolution des profils et du nombre des collaborateurs impliqués », confie Christophe Ramu, directeur santé, sécurité et sûreté de l’organisation, lors d’une interview exclusive à En Toute Sécurité.

 

Eviter Tchernobyl ou Fukushima

En phase de construction (débutée au cours de l’été 2010 sur une plateforme de 42 hectares jouxtant le centre de recherche et de développement nucléaire de Cadarache) cette population se compose aujourd’hui de 850 salariés, auxquels s’ajoute 850 sous-traitants, ainsi que 2 000 ouvriers. Ils seront remplacés à terme par plus d’un millier chercheurs venus du monde entier.

Le programme Iter est en effet issu d’une collaboration à l’échelle mondiale (un partage de connaissances devant cependant faire l’objet d’attentions bien particulières…), dont les membres (la Chine, l’Union européenne, l’Inde, le Japon, la Corée, la Russie et les États-Unis…, soit la moitié de l’humanité) partagent le coût de la construction, de l’exploitation et du démantèlement de l’installation. Ils profiteront en retour des résultats expérimentaux ainsi que toute propriété intellectuelle générée par la phase d’exploitation, prévue de 2022 à 2042.

Car ce projet ambitieux est prometteur pour l’ensemble de l’humanité. La fusion nucléaire, qui consiste à faire entrer en collision, puis fusionner des noyaux d’hydrogène pour former des atomes d’hélium, présente de nombreux avantages par rapport à la fission des centrales classiques. Cinq fois plus performant, il ne présente pas de risques d’emballement comme à Tchernobyl ou Fukushima : en cas de problème, le plasma refroidit et la réaction s’arrête.

La source de combustible de la fusion est de plus quasi-illimitée, alors que l’uranium 235 et le plutonium 239 sont chers et se raréfient. Sans compter que les résidus de combustion se révèlent beaucoup moins polluant : le tritium présente une demi-vie de « seulement » 12,5 ans, contre 710 millions d’années pour les produits résultant d’une fission…

 

Du petit larcin à l’acte terroriste

Domestiquer sur terre, cette source d’énergie stellaire, nécessite cependant la mise en œuvre de moyens titanesques. Le réacteur doit notamment chauffer les particules à 150 millions de degrés. Aucun matériau ne pouvant les contenir sans brûler, les physiciens ont conçu un système d’isolement dans une cage d’aimants sous vide appelée « Tokamak ». Celle d’Iter, haute de 29 mètres, renfermera 18 aimants traversés par un courant de 68 000 ampères générant une puissance d’environ un million de fois supérieure au champ magnétique terrestre. De quoi maintenir le porte-avion Charles de Gaulle à 30 mètres de hauteur !

Dans ce contexte exceptionnel, les risques s’échelonnent du petit larcin à l’acte terroriste. « Nous nous focalisons pour l’instant sur la maîtrise du flux de salariés, pour éviter d’éventuels actes d’incivilité. Nous commençons donc à augmenter le niveau de sécurité pour les accès au chantier. Ce qui ne nous empêche pas, lors de cette phase de construction, de rester en relation régulière avec les services de l’Etat locaux, régionaux ou nationaux en raison de la visibilité et des enjeux mondiaux de ce projet.  L’arrivée des matières nucléaires prévues autour de 2032 constitue un jalon important dans notre planning sécuritaire. Les menaces sont d’ores et déjà identifiées. Nous devons bâtir une politique sûreté capable d’intégrer les moyens humains techniques et organisationnels nécessaires pour atteindre les objectifs fixés. Sans pour autant tous les mettre en œuvre aujourd’hui. Ils n’apporteraient en effet aucune valeur ajoutée à ce stade du projet. Et risqueraient par ailleurs de se révéler obsolètes dans une quinzaine d’années quand nous en aurions pleinement le besoin », explique le directeur sécurité.

 

5 000 entrées/sorties par jour

De tels scénarii d’anticipation doivent se préparer en interne comme à l’externe. Et impliquer des partenariats sur le long terme avec des prestataires de sécurité forts. « Il ne s’agit cependant pas de profiter de ces marchés courant sur plusieurs années pour négocier des prestations à bas coûts. Cette démarche se révélerait rapidement inconfortable pour chacune des parties. Les salons professionnels sont des rendez-vous importants qui nous permettent d’avoir une bonne notion du juste coût de ce type de prestations. Mais également d’échanger sur les bonnes pratiques », précise Christophe Ramu.

 

Iter en chiffres

  • 30 ans d’histoire : choix du site en 2005, mise en opération en 2035 ;
  • 1 million d’éléments, constitués de 10 millions de pièces, totalisant 440 000 tonnes ;
  • 13 milliards d’€ de coût de construction pour l’ensemble du projet ;
  • 6,4 milliards d’€ de contrats attribués ;
  • 3,68 milliards d’€ pour des entreprises françaises ;
  • 2,7 milliards d’€ pour des entreprises de la région PACA.

 

C’est la société Onet Sécurité qui a remporté le marché et s’occupe aujourd’hui de l’accueil-filtrage (environ 5 000 entrées sorties/jour par l’intermédiaire de cinq accès), du gardiennage et des rondes avec une centaine de personnes. Le site est doté d’un PC sécurité opéré 24h/24 et surveillé par un réseau d’une centaine de caméras, qui là encore, devra évoluer en fonction des innovations technologiques et de l’activité du site.

« Il faut s’assurer que le matériel choisi permette d’être mis à niveau. Et bénéficie d’une bonne maintenance afin de ne pas se révéler trop rapidement obsolète. C’est notamment le cas en matière de contrôle d’accès, sujet à des changements de technologie tous les 5 ans. Alors que ”ré-enrôler” une population composée de plusieurs milliers de personnes n’est pas anodin au sein d’une organisation comme la nôtre », explique Christophe Ramu.

 

Drones aériens, terrestres et I.A.

Mais l’évolution et la mise à niveau des systèmes existants ont leurs limites. Et les huit collaborateurs dédiés à la sûreté du projet Iter doivent également mener des missions de prospective afin d’identifier dès aujourd’hui, quelles technologies innovantes pourraient participer en 2035 à la protection du réacteur en phase de fonctionnement. Alors que l’assemblage des premières pièces mécaniques n’a pas encore débuté.

« De mon point de vue, les technologies de demain ne vont pas remplacer les moyens humains, mais augmenter leur capacités opérationnelles », affirme Christophe Ramu. Ainsi, les agents de sécurité pourront être épaulés dans leurs missions de sécurisation des accès, par exemple par des drones aériens ou terrestres. « De même, l’implantation d’intelligence artificielle dans les réseaux de vidéosurveillance ou les superviseurs de système permettra d’optimiser la détection de comportements suspects ou de défauts de fonctionnement. Là encore, la visite régulière de salons professionnels nous permet d’avoir un bon aperçu de ces évolutions. Mais également de rester en contact avec la réalité des prix. Pour moi, ces nouvelles technologies ne feront pas baisser ou augmenter les coûts des politiques sûreté. Mais nous permettront de gagner en efficacité », ajoute-t-il.

Rendez-vous pris en 2035 ! 

 

Christophe Ramu : de la lutte contre le feu au risque nucléaire

Après près de 20 ans passés dans la Marine Nationale au sein du bataillon de marins pompiers de Marseille avec une spécialisation sur les risques NRBC, titulaire d’un mastère spécialisé (bac+6) de l’Ecole Nationale Supérieure d’Arts et Métiers, validé par une thèse professionnelle réalisée au sein de la Cellule Sécurité de l’Etablissement (CSE) du CEA Cadarache, Christophe Ramu intègre l’organisation Iter comme directeur santé, sécurité et sûreté en janvier 2012, avec un contrat renouvelable tous les 5 ans.

Il est également président de l’Agora des directeurs sécurité sûreté Marseille depuis avril 2012.

Enquête réalisée par Pierre-Olivier Lauvige