Attentats, actes terroristes, prises d’otage, disparitions ou assassinats… Cette année, 80 reporters ont été tués à travers le monde, pour avoir exercé leur mission d’information. Une violence inédite contre les journalistes que dénonce Reporters Sans Frontière dans son bilan annuel. L’Afghanistan, avec ses 15 journalistes assassinés, fait figure de pays de tous les dangers. Exercer ce métier — discrédité aux yeux de l’opinion publique, ouvertement critiqué par certains leaders politiques et honni par les chantres de l’islamisme radical — s’avère désormais dangereux, même sur le territoire français.
Particulièrement exposé à cette menace multiforme et omniprésente, le groupe France Médias Monde (France 24, Radio France Internationale et Monte-Carlo Doualiya) a mis en place une organisation qui se veut exemplaire afin d’assurer la protection de ses journalistes en France, comme à l’étranger.
« Notre approche pragmatique et totalement assumée par la présidence direction générale suscite l’adhésion des équipes sur le terrain qui reconnaissent ainsi la plus-value qu’elle représente pour la préparation et la conduite des reportages », confie lors d’une interview exclusive à En Toute Sécurité, Jean-Christophe Gérard, directeur de la sûreté du groupe.
Trois niveaux de zones à risque
Il faut dire que cette société nationale de programmes, qui émet dans 180 pays et emploie des journalistes de 66 nationalités, a payé un lourd tribut pour contribuer à la diffusion et à la promotion de la langue et de la culture française dans le monde entier. Le 11 septembre 2001, Johanne Sutton, grand reporter à RFI meurt au nord-est de l’Afghanistan. Le 21 octobre 2003, Jean Hélène, correspondant de RFI en Côte d’Ivoire, est abattu par un policier à Abidjan. L’enlèvement suivi du meurtre, le 2 novembre 2013 à Kidal, dans le Nord du Mali, de Ghislaine Dupont et de Claude Verlon, deux envoyés spéciaux aguerris de Radio France Internationale (RFI) traumatise la rédaction. La présidence du groupe décide en juin 2014 de formaliser les process et les formations sûreté de l’ensemble de ses collaborateurs envoyés sur des zones à risques.
« Il s’agit dans un premier temps de bien définir, à l’échelle du groupe, ce qu’est une zone à risque pour un journaliste. L’objectif est moins d’interdire que de définir la bonne stratégie à adopter afin de permettre à nos collaborateurs d’assurer leur mission d’information », explique Jean-Christophe Gérard.
Adossée à l’expertise du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, une cartographie internationale des zones à risques pour l’exercice du reportage est ainsi régulièrement établie. Elle classe les différents pays en trois zones, correspondant à trois niveaux de préparation. En niveau 1 (gris : Europe, Etats-Unis, Russie…), l’équipe évolue dans un contexte qualifié de permissif et les directions de chaîne mettent en œuvre les procédures de départ de manière autonome. En niveau 2 (orange : Algérie, Turquie, Libéria…), les directions de chaînes doivent solliciter l’expertise du directeur de la sûreté avant le départ des équipes. En niveau 3 (rouge : Mali, Lybie, certaines zones du Mexique…), les directions de chaînes doivent mettre en œuvre une procédure de départ complète incluant un ordre de mission, un briefing de validation et aucun envoyé spécial permanent n’y est implanté.
Une formation pensée pour les journalistes
Cette cartographie est complétée par un calendrier précis des évènements nationaux pouvant influer sur le niveau sécuritaire de certains pays ou zones géographiques (élections présidentielles, événements sportifs, Ramadan, Hajj). « Le journaliste peut également être en difficulté dans des pays reconnus comme relativement sûrs dès lors qu’il est amené à travailler sur des sujets qui l’exposent comme l’islam radicalisé ou encore la grande criminalité », affirme le directeur de la sûreté.
En fonction de cette analyse « sur-mesure » une fiche départ est établie. Grâce à ce document, la direction sûreté pourra comprendre comment l’équipe de journalistes va travailler et disposera des informations nécessaires afin de pouvoir réagir et apporter son appui en cas de nécessité. Pour un départ en zone rouge, il sera complété par un ordre de mission reportage en zone dangereuse. Celui-ci se compose notamment d’un descriptif détaillé des menaces potentiels et des solutions préétablies pour s’en affranchir, des différents contacts locaux comme les chauffeurs ou fixeurs, d’informations sur les infrastructures médicales locales ou encore les différents moyens à mettre en œuvre pour communiquer.
« En cas de difficulté lourde dans les zones les plus dangereuses, nous sommes en mesure de remettre à nos autorités un dossier d’une quarantaine de pages, dossier qui présente dans le détail les conditions de réalisation du reportage et notamment l’emploi du temps quotidien de l’équipe et l’environnement humain avec lequel elle travaille », révèle Jean-Christophe Gérard.
Mais pour le directeur sûreté de France Médias Monde, la pierre angulaire de cette démarche sécuritaire réside dans la formation. « C’est un facteur fort d’adhésion des journalistes à notre process. C’est ainsi que tout reporter envoyé en zone dangereuse suit un stage de formation au reportage en zone dangereuse d’une durée de six jours. Il s’agit d’un stage pensé par les journalistes pour les journalistes, ce qui lui confère son caractère unique. Il s’appuie sur une méthode d’aide à la décision éditoriale en zone dangereuse que nous complétons par des savoir-faire spécifiques comme l’apprentissage des gestes de sauvetage, la sécurité des systèmes d’information nomades, la navigation et l’orientation. Il débute systématiquement par le témoignage d’un grand reporter ayant été confronté à une situation délicate, prise d’otage, arrestation arbitraire ou encore blessure grave comme pour Edith Bouvier victime d’une fracture ouverte à la jambe lors du bombardement en février 2012 d’un quartier du sud-ouest de la ville de Homs en Syrie », explique le directeur sûreté. Aujourd’hui, 300 journalistes sont formés, dont 75 extérieurs au groupe. Une formation désormais proposée en partenariat avec l’INA à tout journaliste et techniciens de reportage pour un coût de 3 200 €.
Préoccupations sécuritaires face aux Gilets jaunes
Côté matériel de protection, il s’agit là encore de faire adhérer les journalistes en les impliquant dans le choix d’un matériel le plus adapté à l’exercice de leur métier, lors de rencontres au cours desquelles les fabricants présentent leur gamme de produits. En zone de conflit, ceux-ci sont désormais équipés d’un casque et d’un gilet lourd. D’un poids de total de 11 kilos, ce dernier est toutefois ergonomique et peut être adapté en fonction de la taille du journaliste. De même, pour les zones exposées aux risques chimiques comme à Mossoul, l’emport d’un masque à gaz de type « cagoule », facile à enfiler et ne nécessitant pas de réglage de sangles a été privilégié. Pour les mêmes raisons, l’utilisation d’une borne unique compatible iPhone permettant à la fois la géolocalisation et la téléphonie satellitaire, est en cours de test sur le terrain.
Focalisée jusqu’alors aux pays à risques, cette préoccupation sécuritaire doit désormais s’appliquer sur le territoire français. Notamment depuis les manifestations des Gilets jaunes au cours desquelles de nombreux journalistes ont été menacés, voire agressés. « Cela fait 31 ans que je fais ce métier. J’ai couvert des guerres, des conflits sociaux, des catastrophes. Je dis souvent que le danger est plus au coin de la rue qu’au bout du monde. Hier, je l’ai vérifié dans ma ville », concède l’un d’eux. « Vingt à trente personnes m’ont foncé dessus, j’ai fait 100 m en sprintant, en me disant, si tu tombes, c’est terminé », raconte un autre. Ou encore : « Au bout d’un moment, un mec a donné le top départ, en criant ”dégagez, sinon on vous défonce”. Ils avaient la bave aux lèvres. Ils avaient la haine, ils voulaient se faire un journaliste ».
Reportages au milieu des émeutes
Le groupe France Médias Monde a ainsi dû prendre en compte l’évolution de cette menace locale. « Depuis 3 ans, nous proposons une formation de 5 heures intitulée ”Reportage en zone d’ordre public dégradé” et destinée à l’activité éditoriale dans les quartiers sensibles, les ZAD, les camps de migrants, les manifestations ou les émeutes, en France ou en Europe », explique Jean-Christophe Gérard. « Animé avec l’appui d’un commandant de police, cette formation permet de décrypter ces situations et d’offrir là encore une procédure de travail adaptée. Cette expérience offre également un moment de partage unique entre les journalistes et un représentant des forces de l’ordre et qui vise à une meilleure compréhension des motivations de chacun », ajoute-t-il.
Depuis un an, cette formation de base est complétée par un module « Gestion de situation d’agression physique » animée par Michael Illiouz. Ce spécialiste de la sécurité personnelle et de la sûreté, dispose d’une expérience de plus de 5 ans dans l’armée française en tant que chargé d’instruction spécialisé au sein d’une unité opérationnelle des forces spéciales. Il intervient notamment pour le GSPR (groupe de sécurité de la présidence de la République) et le RAID. « Il ne s’agit cependant pas d’enseigner aux journalistes des techniques de combat, mais de leur apprendre à gérer leur état de stress, à se protéger individuellement et collectivement et à désamorcer voire échapper, en dernier recours, à une situation d’agression physique », commente le directeur de la sûreté.
Pas de garde du corps
Cette stratégie de « l’évitement » se concrétise également sur le terrain par le refus de la direction sûreté du groupe de faire appel à des gardes du corps pour protéger ses journalistes en reportage. « Nous faisons partie des quelques rédactions parisiennes à ne pas y avoir eu recours lors des derniers évènements. Nous estimons que le travail du journaliste doit rester autonome dans sa relation au terrain et sa compréhension des événements. Par ailleurs, le garde du corps ne peut pas tout résoudre notamment face à une foule déterminée et peut aussi être, s’il n’est pas suffisamment formé, un facteur de tension supplémentaire », explique Jean-Christophe Gérard.
De même, et alors qu’un grand nombre de rédactions demandent à leurs journalistes de retirer de leur micro le logo de la chaîne, France Médias Monde préconise cette option en fonction des situations. « En matière de sûreté, il n’y a pas de ligne de conduite figée. A titre d’exemple, l’usage d’un micro siglé RFI peut parfois se révéler problématique lors d’élections dans un pays d’Afrique où la chaine est très écoutée et surveillée, et au contraire offrir une protection relative au milieu d’autres médias plus exposés s’agissant d’une autre problématique », ajoute le directeur de la sûreté.
Enquête réalisée par Pierre-Olivier Lauvige
Les médias français restent discrets
Preuve de la sensibilité du sujet pour la plupart des grands médias français, seul France Médias Monde a accepté de répondre à nos sollicitations sur la politique sûreté mise en place pour assurer la protection de leurs journalistes en reportage.
Refus notamment de la part de BFM TV, alors que ses équipes ont été parmi les plus agressées lors des manifestations des Gilets jaunes : coups de pied, crachats, bouteille d’eau en plein visage, poursuites dans les rues toulousaines ; micros arrachés, caméra endommagée, agent de sécurité blessé lors d’un duplex à Saint-Chamond…
Pourtant, depuis longtemps, la chaîne a mis en place des mesures de protection. Chaque journaliste emmène ainsi avec lui deux bonnettes de micro différentes : l’une avec le logo de la chaîne, l’autre toute noire, permettant de rendre leur présence plus anonyme. Depuis plusieurs années, BFMTV a également recours à des agents de sécurité privée pour protéger ses journalistes et veiller à leur matériel lors de manifestations.
France Médias Monde en chiffres
RFI :
- 400 correspondants dans le monde ;
- 41,3 millions d’auditeurs chaque semaine ;
- 1 000 radios partenaires qui reprennent ses programmes ;
- 19 millions d’abonnés sur Facebook et Twitter.
France 24 :
- 4 chaînes d’info continue (français, anglais, arabe et espagnol) ;
- 55 millions de téléspectateurs hebdomadaires ;
- 160 bureaux de correspondants ;
- 35,3 millions d’abonnés sur Facebook et Twitter.
Monte Carlo Doualiya :
- 7,3 millions d’auditeurs chaque semaine ;
- 3,8 millions d’abonnés sur Facebook et Twitter.
Jean-Christophe Gérard : du monde du renseignement à celui de l’information
Diplômé de l’Ecole Militaire Interarmes de Saint-Cyr Coëtquidan (renseignement et relations internationales), de l’Ecole d’Etat-Major de Compiègne et de l’INHESJ, Jean-Christophe Gérard, 27 années de carrière militaire, dont 13 en cellules spécialisées et bureau opérations, a également conseillé le chef d’état-major Nigérien durant un an et demi au sein du ministère des Affaires Etrangères et du Développement international. Responsable de l’évaluation et de la prévention des risques liés à l’activité éditoriale pour France Médias Monde de 2015 à 2017, il prend la direction sûreté du groupe en avril 2017.