Euromillions, Keno, Astro, Illiko, Loto Foot… Autant de jeux de tirage, de grattage ou de paris sportifs, qui poussent tous les jours plusieurs millions de français à tenter leur chance. Pas question cependant pour La Française des Jeux de laisser la moindre place au hasard. Ni de prendre le moindre risque en matière de sûreté. Sous peine de décrédibiliser l’institution. Et d’enrayer la rentabilité de cette fabuleuse machine à cash qui dégage près de 200 M€ de résultat net. Et plus de trois milliards de taxes par an pour l’état, son principal actionnaire. Surtout en plein débat sur sa privatisation. Où la moindre faille, ou doute, sur la fiabilité de ses process, risquerait de nuire à sa valorisation. Tous les moyens doivent donc être mis en œuvre afin de protéger cette véritable « poule aux œufs d’or ». « Dans ce contexte, je m’applique à démontrer à ma direction que la politique sûreté menée ne constitue pas un centre de coût, mais un véritable levier de création de valeur, et de valorisation du patrimoine de l’entreprise », explique Gonzague Manet, responsable sûreté et management de crises, à la direction de la sécurité de la Française des Jeux, lors d’une interview exclusive à En Toute Sécurité.
Une sûreté similaire à celle d’une banque
Inspirée par la loterie de l’association des « Gueules Cassées » (elle a vu le jour au lendemain de la première guerre mondiale, pour venir en aide aux soldats défigurés), l’état crée la Loterie Nationale en 1933. Ses bénéfices sont reversés aux anciens combattants et aux victimes de calamités agricoles. Après le lancement du Loto en 1976, des tous premiers jeux de pronostics sportifs en 1985, et des premiers jeux à gratter en 1989, la FDJ est devenue aujourd’hui le premier réseau de proximité de France avec 30 000 points de vente, 77 jeux, 25 millions de joueurs de plus de 18 ans, pour 15,8 milliards de mises en 2018.
Ce succès repose notamment sur la fiabilité et l’intégrité des systèmes informatisés qui garantissent la fiabilité et la transparence des résultats. Chaque mise de jeu correspond à une transaction informatique (4,5 milliards par an, 60 000 par minute lors de grands jackpots…). De tels volumes nécessitent la mise en place de nombreux data centers, dans lesquels chaque opération est enregistrée, scellée (de manière à ne pas pouvoir être modifiée) et stockée, avec un niveau de sûreté similaire à celui des établissements bancaires. Car l’institution qui détient le monopole des jeux d’argent et de hasard doit être également extrêmement vigilante à la protection des données personnelles. Le ticket est anonyme. Mais son porteur en cas de gros gains, doit devoir s’identifier pour être payé. Et au-delà de la réglementation générale sur la protection des données, son identité et ses coordonnées, ne doivent pas tomber entre les mains de personnes mal intentionnées, appâtées par le montant de son butin.
300 caméras numériques connectées
« La sécurité des systèmes d’information ne relève pas de la sûreté. Nous établissons cependant un lien fonctionnel fort avec ce service car nous partageons la même finalité : protéger l’entreprise des risques d’atteinte à son patrimoine informationnel et à sa réputation, explique Gonzague Manet. Plus précisément, nous édictons des règles globales en matière de protection de l’information qui se déclinent spécifiquement aux SI. La politique sûreté que nous prônons doit être homogène, cohérente. A ce titre, les mesures mises en œuvre pour la protection des personnes et des biens doivent être du même niveau que celles dédiées à la protection de l’information. Il s’agit de mettre en œuvre un “juste niveau de sûreté pour tous” qui fonde ma stratégie dans ce domaine. »
Le nouveau siège de la Française des Jeux à Boulogne-Billancourt bénéficie ainsi de portillons de contrôle d’accès de la toute dernière génération. Ils sont installés à l’accueil, mais également au niveau des parkings afin de permettre un accès direct aux bureaux. Le bâtiment est également doté d’un réseau de vidéoprotection composé de 300 caméras numériques connectées à un superviseur central. « Nous avons profité de l’aménagement du nouveau siège pour engager un audit de l’ensemble de nos sites, et ensuite lancer un projet de mise au meilleur niveau de nos dispositifs techniques, qu’ils s’agissent des studios où sont tournés les séquences du tirage du Loto, des data centers, ou encore des 50 agences commerciales, » confie Gonzague Manet.
Mêmes précautions pour les dépôts où sont stockées les différents tickets. Infalsifiables et inviolables, ils sont fabriqués dans des imprimeries certifiées, avec des niveaux de sécurité identiques à ceux des établissements imprimant les billets de banque. Même si ces tickets n’ont aucune valeur avant leur validation par le détaillant en point de vente. Une protection supplémentaire contre la fraude et le vol, qui permet également, lors du paiement d’un gain, de vérifier l’authenticité et le montant du lot en temps réel.
Des tunnels à rayons X
« Ces investissements significatifs ont été financés par des réductions de charges, en sûreté humaine principalement, qui permettront de les amortir rapidement en plus d’apporter un niveau de sûreté renforcé, expose Gonzague Manet. Cette approche financière vertueuse démontre que même dans le domaine de la sûreté, il est possible de bénéficier d’un retour sur investissement positif. » Un appel d’offre national a été passé pour la surveillance humaine. C’est la société Torann qui l’a remporté avec un niveau d’exigence assez élevé. Les agents devant pouvoir notamment opérer des tunnels à rayons X installés dans le hall d’accueil afin d’étendre le contrôle des sacs à main, à celui des valises.
Mais pour la FDJ, cette démarche d’homogénéisation des niveaux de sûreté, ne s’arrête pas aux portes de ses établissements. « Je suis parti du constat que 95% du montant total des mises passent par les points de vente physiques, confie Gonzague Manet. Nous ne pouvions donc pas nous en désintéresser en termes de sûreté. Afin de sécuriser notre activité, nous sommes en train de finaliser une convention facilitant le partage d’informations et d’expertise avec les services de la Gendarmerie nationale, avec pour objectif de l’étendre ensuite à la Police nationale. » Essentiellement composés de Bar-Tabac-Presse, ces lieux de vente de tickets, mais également de paiement des mises, peuvent en effet être la cible de délinquants. Des risques limités par des actions de sensibilisation menée auprès des détaillants.
Ils doivent notamment veiller à rester le plus discret possible lors de l’annonce du montant. En cas de grande affluence, proposer au joueur de bien vouloir patienter quelques instants. Inscrire le montant du gain en euros sur un papier, ou inviter le gagnant à lire son montant l’écran du terminal. Si le montant ne dépasse pas les 200, il est payé en espèce. Au-delà, et jusqu’à 30 000 €, le règlement se fait par virement. Par mesure de sécurité et confidentialité, lorsqu’il excède 30 000 €, le détaillant n’est pas en mesure de renseigner le gagnant sur le montant de son gain (le terminal indique seulement la notion de « gros lot » !) C’est au centre de paiement FDJ que le montant exact sera indiqué.
Un rebranding de la sûreté
La menace interne au sein même de la FDJ n’est pas négligée. Il peut s’agir de tentative de fraude aux jeux, d’actes de malveillance, d’inattention, d’actions dans le domaine de l’intelligence économique, où des risques pays (deuxième loterie européenne et quatrième mondiale, l’établissement vient d’annoncer la création d’une filiale dédiée à la vente à l’international, où le groupe veut accélérer son développement.) Pour s’en affranchir, Gonzague Manet milite pour une nouvelle approche de la sécurité. « Il ne s’agit pas d’imposer les mesures de sûreté par la contrainte à l’ensemble des collaborateurs. C’est inefficace ! Mais avant tout de susciter leur adhésion en changeant leur perception à travers une image bienveillante et décalée de la fonction sûreté. Et la réussite de cette démarche doit être soutenue par une approche marketing. » Un concept novateur de « security branding », que Gonzague Manet a à cœur de développer dans le monde de la sûreté.
Gonzague Manet : de la gendarmerie aux jeux d’argent et de hasard
Chef de projet en organisation et stratégies opérationnelles au Ministères de l’intérieur en août 2015, prend la responsabilité sûreté groupe de la Française des jeux en septembre 2016. Gonzague Manet est également membre de l’Agora des directeurs de la sécurité.
La FDJ en chiffres
- 2 300 collaborateurs ;
- 15,8 milliards d’euros de mises ;
- 25 millions de joueurs ;
- 10,7 milliards d’euros reversés aux joueurs (198 millionnaires) ;
- 3, 5 milliards d’euros de contribution aux finances publiques ;
- 170 millions de bénéfice (contre 181 en 2017).
Pierre-Olivier Lauvige