Avec 127 000 collaborateurs, dont certains travaillent dans les zones les plus dangereuses du globe, le groupe industriel énergétique français Engie veut accélérer la transition vers une économie neutre en carbone dans le monde entier, grâce à une politique sûreté prenant en compte la spécificité des menaces des pays où il est implanté. Tout comme la diversité des risques liés à ses différents métiers.
« Afghanistan, Soudan, Ethiopie, Nigeria, Mexique, Colombie, Pérou… Nous sommes présents dans la quasi-totalité des pays. Il y en a seulement 3 ou 4 ou nous n’allons pas, comme la Lybie ou le Yémen, pour des raisons sécuritaires, mais surtout politiques, comme l’Iran », affirme Cyril Nguyen, directeur sûreté du groupe lors d’une interview exclusive à En Toute Sécurité.
Envisager tous types de menaces
En pleine mue écologique — pour répondre aux enjeux énergétiques et climatiques de demain, sans toutefois dégrader sa performance économique — la plus grande société de services au public au monde par sa taille, issu de la fusion entre Gaz de France et Suez, s’engage en 2016 dans une profonde une transformation profonde et rapide des métiers de l’entreprise. Celle-ci se traduit par une volonté de favoriser la transition énergétique en développant des énergies « décarbonées ».
Pour cela, Engie cède tous ses actifs dans le charbon et se désengage de l’amont pétrolier et gazier (exploration-production et transport), au profit d’investissements dans les services et les énergies renouvelables. Le groupe concentre alors ses services sur les entreprises privées et les collectivités locales, qui sont les acteurs les plus demandeurs de transition énergétique. Une diversification stratégique qui complexifie cependant sa politique sécuritaire vis-à-vis d’une activité devenue pluridisciplinaire et destinée à être déployée dans le monde entier.
Acteur de la vie du quotidien des populations des pays dans lesquels il est implanté, le groupe produit de l’énergie pour leurs permettre de s’éclairer et se chauffer. Il se retrouve de ce fait moins exposé que d’autres industries implantées à l’étranger, ce qui ne l’empêche pas d’envisager toutes les éventualités.
Pour y faire face, l’équipe sécurité du siège se compose de sept personnes qui se répartissent les missions de protection des personnes, de l’infrastructure, de l’information, d’intelligence économique, d’éthique et de conformité. Cinq sont des collaborateurs internes et deux sont des stagiaires. On y trouve notamment une femme de formation financière avec un MBA en gendarmerie ou encore un profil plus stratégique, d’origine russe, passé ensuite par l’ENA.
« Cette hétérogénéité des profils constitue notre richesse. Même si chacun de ces cinq collaborateurs internes est dédié à une mission unique, afin qu’il en assume la responsabilité pleine et entière. L’ensemble de l’équipe se réunit deux heures toutes les semaines, afin que chacun explique à l’ensemble du groupe tout ce qu’il fait », précise Cyril Nguyen. « Ainsi chacun peut prendre le relai de son confrère en cas de nécessité. Et même si l’un d’eux disparait, le dispositif continue à fonctionner. De plus, cette approche permet à chacun d’élargir ses propres compétences et de se projeter dans l’avenir sur des postes à responsabilité plus large. Les deux stagiaires également de profils variés (HEC, Sciences-Po, Ecole de Guerre…), sont renouvelés à la fin de la durée de leur stage. Ce turn-over nous permet de bénéficier d’un regard neuf et extérieur sur l’entreprise. Mais également de toujours être au fait de l’évolution des technologies innovantes en matière d’IE », ajoute-t-il.
La sûreté comme moteur en termes de business
Cette équipe est directement rattachée au secrétaire général. « Je considère qu’il s’agit du bon niveau hiérarchique pour une direction sûreté. Même si cela reste encore trop souvent une fonction d’expertise dans l’organigramme de direction », regrette-t-il. Dans les faits, « on peut nous consulter à l’occasion d’une acquisition ou d’une implantation dans un nouveau pays. Mais notre grand projet, c’est d’intégrer et de faire considérer la sûreté comme un processus classique dans le fonctionnement de l’entreprise. Cette reconnaissance nous permettra en effet de gagner en visibilité et en transparence. La sûreté pouvant se révéler parfois même, comme moteur en termes de business, et il est important qu’elle soit très complémentaire avec la RSE. Ce fût notamment le cas au Pakistan, tenu par un régime militaire, où c’est notre directeur sécurité local qui a lui-même négocié avec les autorités un programme d’investissement global, intégrant notamment la construction d’une école », précise le directeur sûreté.
Cette politique sûreté globale, élaborée au niveau de la direction générale, doit ensuite être déclinée en fonction de la multitude de risques auxquels sont confrontés l’ensemble des sources d’énergies. Quelles soient historiques (thermique, nucléaire, gaz), ou écologiques (éolien, solaire, géothermie, biogaz/biométhane, biomasse, hydrogène, hydroélectricité…). Mais également en fonction des éventuelles menaces qui pèsent sur ses infrastructures (distribution, stockage, transport…). Sans oublier la sécurisation de ses nouveaux métiers de services aux entreprises privées et aux collectivités locales (réseaux de chaleur et de froid, éclairage public, signalisation, vidéoprotection…).
Engie dispose ainsi d’un responsable sécurité pour chacune de ses quatre Global Business Unit (thermique, renouvelable, service et réseau de transport), dont la mission consiste à adapter de manière opérationnelle les messages sécuritaires passés par le siège.
Mouvements écologiques ou groupes d’extrême gauche
Mais cela ne suffit pas… Reste encore à adapter cette politique sécurité métier, aux différents risques pays, où sont implantées les centaines d’entités du groupe disséminées sur l’ensemble de la planète. « Nous sommes divisés en quatre grands hub, avec quatre professionnels sûreté », décrit Cyril Nguyen. Cette personne dédiée transmet sur le terrain et au quotidien la politique sûreté énoncée définie pour chaque activité. « Cette politique n’est pas figée : elle est coconstruite et continuellement mise à jour en se nourrissant des retours d’expérience des personnes dédiées à la sécurité de différentes régions. On vient ainsi de terminer le standard de protection de nos parcs éoliens. Pour cela nous nous sommes inspirés des mesures prises sur nos installations en France pour nous prémunir des menaces liées aux mouvements écologiques ou d’extrême gauche en France. Mais également celles prises contre les risques de vol de matériaux sur nos sites sud-africains. Ces deux approches nous ont permis d’élaborer un standard à tiroirs, facilement déclinable sur l’ensemble des pays et selon les risques à couvrir », explique le directeur sûreté du groupe.
Troisième et dernier étage de cette organisation dédiée à la sécurité des biens et des personnes : les directeurs pays. « Ce sont eux qui ont la charge du recrutement, qui est validée par la filière métier. De nationalité locale dans la plupart des cas, leur profil dépend du niveau de risque. Il s’agit ainsi bien souvent d’anciens militaires ou policiers dans les pays tels que le Mexique ou la Colombie. Ou de profils issus de la sécurité privée, en Europe par exemple », affirme Cyril Nguyen.
La mutation vers une énergie décarbonée a également confronté le groupe industriel à de nouvelles problématiques. « Par exemple, les méthodes de protection classiques ne sont plus adaptées à la sécurisation de nos sites. Plus question en effet de mettre en place un système de type périmétrique pour assurer la protection d’un site d’éoliennes ou de capteurs photovoltaïques s’étendant sur plusieurs hectares. Le modèle économique se trouverait trop impacté. Nous devons ainsi faire appel à d’autres technologies, intégrant notamment la vidéo et l’intelligence artificielle », confie le directeur sûreté.
Trouver qui se cache derrière une attaque cyber
Enfin, l’information est également devenue un bien méritant d’être protégé. « Nous nous réunissons ainsi avec la sécurité informatique, pour évoquer les attaques de type cyber. Le risque cyber est de leur responsabilité, mais nous pouvons être sollicités pour savoir qui se cache derrière une attaque et pour quelles raisons elle a été menée », indique Cyril Nguyen.
De même, l’entreprise dispose d’outils de communication spécifiques qui permettent les échanges sécurisés pour traiter de certains sujets sensibles (nouvelles acquisitions, sortie et entrée dans de nouveaux pays…). Il s’agit cependant de démarches particulières, menées sous forme « projet », afin de ne pas entraver la fluidité des échanges classiques au sein du groupe. Pour son directeur sûreté, pas besoin de mettre des contraintes, là où il n’y en a pas besoin.
40% du CA d’Engie étant réalisé en France, la direction sûreté travaille très régulièrement avec la DGSI pour la protection de l’information et avec la gendarmerie ou la police pour la protection des sites.
« J’ai notamment intégré le MBA management de la sécurité par l’École des officiers de la gendarmerie nationale dans le cursus de formation de mes collaborateurs. Un cursus qui au-delà de ses aspects théoriques, se révèle très opérationnel. A l’international, nous sommes en relation régulière avec la Direction de la coopération internationale et le Centre de crise du quai d’Orsay », ajoute-t-il.
Cyril Nguyen : des services de renseignement aux services énergétiques
Après près de 13 ans passés au ministère des armées comme officier du renseignement, Cyril Nguyen obtient successivement un master en management des risques à l’université de Marne la Vallée, suit les cours de l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ) avant de décrocher un Master of Business Administration à l’Ecole des officiers de la gendarmerie nationale.
Il intègre en 2005 la société Tech Data afin de créer le département sécurité, puis assure la direction sécurité du groupe Nestlé de 2008 à 2011, avant de prendre la direction sûreté sécurité du Crédit Agricole de 2011 à 2017, puis celle d’Engie en 2018.
Engie en chiffres
- 127 703 collaborateurs dans le monde ;
- 55,8 milliards d’€ de CA ;
- Premier producteur dans l’éolien et le solaire en France ;
- 101 GW de capacité de production électrique installée dont 31,1 GW de capacités renouvelables (17,8 dans l’hydraulique, 10,1 dans l’éolien, 3,1 dans le solaire) ;
- -52% d’émissions de CO2 par rapport 2012.
Enquête réalisée par
Pierre-Olivier Lauvige