On s’y était habitué… Pourtant boire l’eau du robinet en toute sécurité ne « coule pas de source » ! Afin d’assurer dans n’importe quelles conditions l’approvisionnement et la distribution d’eau potable à l’ensemble des parisiens, la régie autonome de la ville de Paris a mis en place une politique sûreté associant infrastructures monumentales et dispositifs techniques sophistiqués, dont les moyens de protection ont dû être réévalués ces dernières années face au risque terroriste.
« On n’y pense plus, mais l’eau est une ressource vitale pour la population. Les attentats de janvier et de novembre 2015 nous ont fait reprendre conscience de notre responsabilité. Et permis de poser les bases d’une approche globale et multirisques de la sûreté », explique Richard Horaist, responsable de la sûreté et de la gestion des risques à Eau de Paris lors d’une interview exclusive accordée à En Toute Sécurité.
Créé en 2009 suite à la décision du conseil de Paris de remunicipaliser le service de l’eau, cet établissement public à caractère industriel et commercial (EPIC) gère désormais l’ensemble du circuit, depuis le captage jusqu’aux robinets de plus de 3 millions d’usagers. Qu’ils s’agissent de particuliers ou de grands comptes (industries, hôpitaux, institutions…). Soit en moyenne 520 000 m3 d’eau par jour…
« Nous devons cependant être capables de faire face aux pics de consommation. Surtout en juin et en juillet, périodes durant lesquelles les parisiens ne sont pas encore en vacances, mais subissent déjà les grosses chaleurs. Ce fut notamment le cas lors des canicules de 2016, où nous avons dépassé les 700 000 m3 de consommation quotidienne. Pour faire face à cette éventualité, nous disposons aujourd’hui d’une capacité de production d’un million de m3 par jour », précise Richard Horaist.
Deux types de ressources distinctes sont néanmoins nécessaires pour répondre à une telle demande sans risques de rupture d’approvisionnement. Depuis le 19e siècle par un captage en amont de la Seine d’une eau souterraine, acheminée jusqu’à l’entrée de la capitale par l’intermédiaire de 3 aqueducs sur 470 kilomètres au total. Puis traitées dans quatre usines construites entre 2004 et 2009. Une ressource complétée aujourd’hui par le pompage direct d’eau de rivière en périphérie de Paris (dans la Marne et la Seine), dont le traitement dans les usines de Joinville et à Orly assure une qualité jugée optimale pour l’usager, grâce à des technologies de pointe comme la filtration sur charbon actif, l’ozonation, l’ultrafiltration ou le traitement aux ultra-violets.
Sécurité structurelle des approvisionnements
« Aujourd’hui, 50 % de notre approvisionnement provient de sources, 50 % des rivières. Mais nous pouvons moduler cet équilibre. Notamment en cas de crues ou d’inondation, qui dégrade localement la qualité de l’eau captée. De même, nos usines sont conçues sous forme de modules de traitement indépendants, permettant ainsi de continuer à fonctionner en mode dégradé si nécessaire. Cette diversité des ressources, des moyens d’acheminement et de traitement nous assurent ainsi une véritable sécurité structurelle », indique le responsable sécurité.
Une démarche sécuritaire qu’Eau de Paris va devoir décliner lors de la distribution de ces millions de mètres cubes d’eau désormais potable, acheminés quotidiennement au cœur de la capitale. Ils vont tout d’abord être stockés dans cinq grands réservoirs construits au 19e siècle aux portes de Paris (Saint-Cloud, Ménilmontant, Montsouris, L’Hay-les-Roses, et les Lilas). Ces véritables « cathédrales hydrauliques » d’une surface équivalente à celle de quatre terrains de foot et d’une contenance comprise entre 95 à 300 000 m3 (soit une centaine de piscines olympiques pour chacune d’elles), permettent de réguler l’approvisionnement et d’assurer une autonomie de deux jours pour l’ensemble des parisiens. Un dispositif complété par deux réservoirs et châteaux d’eau supplémentaires destinés à alimenter les points hauts de la capitale (Belleville et Montmartre).
« L’interconnexion de ces réservoirs assure l’alimentation en eau de chaque quartier, par deux réseaux distincts au minimum. De plus, les systèmes de pompage sont utilisés à minima. Et l’eau arrive chez la quasi-totalité des parisiens par simple gravité. Nous avons voulu maintenir cette relative ”rusticité” de ce système l’approvisionnement, car elle contribue à sa fiabilité et sa sécurité », ajoute Richard Horaist.
Soumis aux obligations d’un OIV
Malgré toutes ces précautions, et en cas de crise extrême — aucun scénario impliquant l’arrêt total de tout l’approvisionnement en eau de la capitale française n’a encore été envisagé — Eau de Paris a prévu une parade ultime : 6 puits artésiens de secours permettant de capter l’eau de la nappe de l’Albien située à 800 mètres de profondeur.
« La distribution resterait cependant à organiser par les services de l’Etat à l’aide de camions citernes. Cette réserve d’eau de bonne qualité est estimée à 700 milliards de m³. Nous voulons cependant qu’elle demeure totalement indépendante de notre dispositif d’approvisionnement classique afin d’en renforcer la fiabilité globale », explique le responsable sûreté.
L’entreprise doit également gérer les crues en cas de pluviosité abondante, comme c’est le cas actuellement.
Eau de Paris en chiffres
• 900 collaborateurs ;
• 3 millions d’usagers, dont 2,2 millions de parisiens ;
• 102 points de captage ;
• 470 kilomètres d’aqueducs ;
• 5 grands réservoirs ;
• 2 000 km de canalisation ;
• 240 000 hectares de zones protégées
• 6 usines de traitement.
Reste que l’étendue et la multitude de ses sites, ainsi que l’ampleur des populations directement dépendantes de ses services, rendent la régie autonome de Paris particulièrement exposée aux actes de malveillance ou d’éventuelles tentatives d’actions terroristes.
« Comme tout service des eaux d’une ville de plus de 200 000 habitants, nous sommes soumis aux obligations d’un Opérateur d’Importance Vitale. Nous devons de plus répondre à des impératifs de continuité de service. Sans compter notre volonté d’apparaître comme un acteur modèle en matière de service public », confie Richard Horaist. Pour répondre à l’ensemble de ces contraintes et aux nouvelles directives nationales de sécurité, l’opérateur est en train de mettre en place une politique sûreté prenant en compte l’ensemble des risques auxquels il pourrait être confronté.
« Il s’agit notamment d’attaques physiques pouvant porter atteinte à notre outil de production ou de distribution, de cyberattaques visant à prendre la main sur notre système de gestion centralisé, d’une pollution accidentelle ou volontaire de l’eau, ou même d’actions de désinformation visant à mettre en doute sa potabilité », énonce Richard Horaist.
12,3 M€ investis sur 5 ans pour la sécurité
Pour s’en prémunir, la régie dispose de 13 cadres ayant une mission sûreté, dont Richard Horaist, avec le titre de délégué pour la défense et la sécurité. Un officier de sécurité a notamment pour mission de vérifier l’habilitation du personnel d’Eau de Paris. L’équipe comprend aussi un responsable de la sécurité informatique, un responsable sanitaire et huit responsables dédiés à la sécurité de huit sites identifiés en fonction de leur sensibilité. Ils sont épaulés dans leur mission par un douzaine d’agents de sécurité sous-traités.
De 2010 à 2015 Eau de Paris a investi 12,3 M€ pour améliorer la sûreté de ses installations grâce à des équipements de contrôle d’accès, de détection d’intrusion ou de vidéosurveillance (la totalité des usines et des réservoirs). L’entreprise dépense également 1 M€ chaque année en gardiennage et maintenance des systèmes. L’opérateur prévoit de continuer à investir jusqu’en 2020 dans un programme de renouvellement des équipements de tous les sites intramuros afin de moderniser et d’harmoniser l’ensemble de ces systèmes sécuritaires.
Les réservoirs sont ainsi protégés par une première barrière physique, doublée à quelques mètres d’intervalle par une barrière de détection multifilaire ou par infra-rouge. Dernière barrière avant de pouvoir accéder au millier de m3 d’eau stockés : une trappe d’accès au capot cadenassé.
« En cas d’accès sur le toit d’un de nos réservoirs, une équipe d’agents de sécurité se rend sur place pour effectuer une levée de doute. En cas de confirmation, nous prévenons le commissariat le plus proche qui envoie une équipe d’intervention. Nous portons systématiquement plainte. Et notre système de vidéoprotection permet de retracer les évènements », explique Richard Horaist.
En 2017, ce type d’installation a subi huit tentatives d’intrusion, dont sept perpétrées par simple « curiosité ». Ultime protection contre une tentative d’empoisonnement massif : le gigantisme des installations et des volumes d’eau stockés. En effet, aucune substance chimique connue à ce jour et introduite dans un de ces réservoirs présenterait un réel danger pour la population du fait de son taux de dilution.
Richard Horaist : du privé au public
Ingénieur diplômé de l’Ecole Spéciale des Travaux Publics, Richard Horaist débute sa carrière dans le groupe Safege, filiale de Suez Environnement, comme ingénieur d’étude, puis expert du département Maîtrise d’œuvre. Début 2011, il intègre Eau de Paris en qualité de chef de projet, puis responsable de la sûreté et de la gestion des risques à partir de 2014, avec pour principale mission de mettre en œuvre la politique sûreté de l’établissement public.