Des milliers de vies sont désormais en jeu… Il s’agit de transporter au plus vite, parfois d’un continent à l’autre, et à une température de –70°C, les 10 milliards de doses nécessaires à la campagne de vaccination mondiale contre la Covid 19. Mais au-delà de ces colossaux enjeux sanitaires et défis logistiques, DHL, le géant allemand du transport international, a dû mettre en place une politique sûreté adaptée, afin de s’affranchir des nombreuses menaces qui pèsent sur les précieux colis que les laboratoires lui confient.
Répondre à des demandes massives
« C’est le client qui fixe les conditions de transport, également appelées “customers requests”. Mais celles-ci, ainsi que les procédures sécuritaires qui leur sont liées, peuvent également largement variées en fonction du pays d’origine et de celui de destination », confie Leon Jankowski, vice-président du groupe, et responsable de la sécurité internationale, lors d’une interview exclusive accordée le 20 décembre dernier à En Toute Sécurité.
Car si la France s’est retrouvée désespérément à la traine en matière de personnes vaccinées, le spécialiste de la livraison des colis bénéficie d’ores et déjà d’une large expérience en matière d’approvisionnement massif des populations, avec le Qatar, le Koweït, Israël ou même l’Irak.
« L’avantage avec cette crise, c’est que nous avons appris, avec la pénurie de masques ou de respirateurs par exemple, à répondre très rapidement à des demandes massives. Nous avons ainsi su créer un véritable pont aérien entre la Chine et l’Afrique lorsque cela s’est révélé nécessaire. Pour nous, ce type de logistique de crise n’a donc plus rien d’exceptionnel », affirme Leon Jankowski.
On ne transporte cependant pas des milliers de masques chirurgicaux, de la même manière que de fragiles ampoules pharmaceutiques. Surtout lorsque leur contenu doit être maintenu à une température inférieure à -70°C. « On pense à tort, que de telles contraintes nécessitent l’utilisation d’avions frigorifiques. De tels types d’appareils n’existent pas ! En revanche, les vaccins peuvent être conditionnés dans des contenants isothermes spécifiques remplis de “glace sèche”. Et capables de maintenir leur contenu à une température de -90°C durant 5 à 7 jours. Ce sont ces boîtes que nous allons prendre en charge comme des colis classiques. En sachant qu’une livraison entre le laboratoire et son lieu d’utilisation peut être assurée du jour au lendemain, et parfois le jour même », précise le responsable de la sécurité internationale.
Des menaces multiformes
Reste que ces fioles de quelques centimètres cubes, présentées aujourd’hui comme l’ultime solution à la pandémie à laquelle l’humanité est confrontée, vont immanquablement attiser la convoitise de certaines personnes. Voir même d’états qui se livrent d’ores et déjà à une concurrence effrénée pour être livrés au plus vite d’un produit qui viendra inévitablement à manquer dans les prochaines semaines.
« Il y a des risques. Et ils sont multiformes. Il peut notamment s’agir d’une action terroriste ou menée par un mouvement “antivax” en quête de notoriété. Mais également d’un détournement de cargaison opérée par une organisation criminelle à des fins de revente », confirme Leon Jankowski.
C’est notamment le cas au Mexique où le trafic de médicaments est particulièrement développé. Plus probable : le risque de « diversion », c’est-à-dire le fait de détourner une cargaison afin de la revendre dans d’autres pays : le président ukrainien vient par exemple de demander une enquête sur une éventuelle contrebande de vaccins. Il peut également s’agir de chantage pour obtenir une rançon. Ou d’attaques cybers destinées à connaître et diffuser les informations concernant les transactions et les conditions de livraisons d’un labo à un pays.
Pour s’en prémunir, certaines institutions internationales comme l’Organisation Mondiale de la Santé, envisagent de faire apparaître les coordonnées des établissements à livrer dans un code apposé sur les flacons de vaccin et de sécuriser ces informations par la technologie du blockchain afin qu’elles ne puissent être modifiées par un tiers.
Des agents armés à bord des camions
DHL de son côté, s’est préparé en organisant minutieusement chacune des étapes du transport afin de sécuriser au mieux sa logistique vaccinale. Et en définissant clairement les responsabilités de chacune des parties prenantes tout au long du parcours du butin sérologique.
DHL en chiffres
Dans le monde
- 550 000 collaborateurs ;
- Plus de 500 avions ;
- 220 pays et territoires couverts.
En France
- 12 000 collaborateurs ;
- 4 500 véhicules.
« Lors du départ des colis en camion du laboratoire jusqu’à l’aéroport, trois options se présentent : soit c’est le client qui assure leur sécurité, soit il nous la délègue totalement, soit nous mettons en place avec les services de sûreté du laboratoire et ceux de DHL, des mesures de protection mixtes. Ainsi des agents de sécurité armés peuvent prendre place à bord des camions, si la législation locale l’autorise. Mais les pays d’expédition ne présentent généralement que peu de risques », détaille Leon Jankowski, qui supervise notamment la livraison des vaccins au Moyen-Orient, en Afrique et en Turquie.
Une fois les colis chargés dans l’avion, le service de sécurité de DHL du pays expéditeur, déclenche une pré-alerte destinée à préparer la sécurité à l’atterrissage. Là encore plusieurs options se présentent. Soit le destinataire prend en charge l’acheminement et la sécurité des colis. Soit DHL met en place une livraison dite « door to door », c’est-à-dire directement aux centres hospitaliers, si nécessaire et s’ils peuvent les stocker, ou dans des hangars de stockage réfrigérés.
« Nous sélectionnons alors un transporteur routier répondant aux normes TAPA TSR, des normes de sécurité maximales tout au long des chaînes d’approvisionnement utilisant le transport routier. Les camions sont notamment équipés d’un système de suivi et de sécurité de haute technologie, et peuvent si nécessaire être escorté. Dans tous les cas, les autorités locales sont prévenues du transfert », ajouté Léon Jankowski.
Un appui aérien par drones
En France, l’acheminement des vaccins relève de la responsabilité des fabricants, mais reste supervisé par les autorités depuis l’usine Pfizer de Puurs (Belgique) jusqu’à la centaine de plateformes de stockage réparties sur le territoire dont la liste et les lieux de stockage de vaccins ne sont pas rendus publics.
D’après une note des autorités, le contenu des camions doit dans tous les cas être tenu secret. Les arrêts et leur durée sont limités et les chauffeurs doivent éviter les lieux d’affluence comme les aires d’autoroute. Les services de l’Etat peuvent également mobiliser des escortes avec des véhicules banalisés ou sérigraphiés. Un appui aérien par drone, tout au long du parcours depuis la Belgique, pourra même être autorisé par les préfets. Le niveau de sécurité de la centaine d’hôpitaux référents et des sept plateformes régionales dépendant de Santé Publique France, devra également être relevée et leurs dispositifs anti-intrusions contrôlés.
Ce « carcan sécuritaire », élaboré et imposé par les organismes sanitaires, pourrait cependant voler en éclat dans les jours à venir, suite au fiasco du début de la campagne de vaccination et face à l’arrivée éminente d’une troisième vague de contamination. Comme pour les masques, les services de l’Etat n’auraient alors pas d’autres choix que de s’en remettre à l’expérience et au savoir-faire des grands noms de la logistique, pour assurer une distribution directe et massive des vaccins à toute une population.
Leon Jankowski : des forces spéciales à la sécurité aérienne internationale
Réserviste de la gendarmerie et ancien des forces spéciales, expert en sureté du transport aérien, spécialiste de la lutte anti-terroriste… Leon Jankowski bénéficie de 25 ans d’expérience dans le domaine de la sécurité du transport aérien. Dont six années passées comme directeur sécurité régional chez Fedex et trois années comme directeur sécurité France de Danzas, avant d’intégrer en janvier 2004 le groupe DHL en tant que vice-président et responsable de la sécurité internationale.
Enquête réalisée par Pierre-Olivier Lauvige