Remise à jour du plan de continuité d’activité (PCA), achat des matériels de protection contre le virus, gestion des voyages dans les zones contaminées, détection des signaux faibles, recensement des ressources disponibles en mode dégradé, coordination avec les autorités, transmission des consignes au personnel : les directeurs sécurité se trouvent en première ligne durant l’épidémie de coronavirus, selon une enquête exclusive réalisée par En Toute Sécurité auprès d’une dizaine d’entre eux.
Les réunions de cellules de crise se suivent à un rythme qui s’accélère au fur et à mesure du développement de l’épidémie. Le directeur sécurité est en général un des piliers de ces réunions.
« Lorsque le directeur sécurité est également responsable de la continuité d’activité — ce qui est mon cas —, cela lui permet véritablement d’imprimer sa stratégie à l’ensemble de l’entreprise : c’est la meilleure façon d’exercer notre métier », explique Marc Viethen, directeur sûreté pour l’Europe des laboratoires Charles River, également co-président national des clubs Agora des directeurs sécurité.
Elaborer des PCA sur chaque site
Aux laboratoires Charles River — mais c’est aussi le cas dans beaucoup d’entreprises en France, y compris les petites —, le PCA a été remis à jour, notamment la liste des contacts de crise, la cellule de crise a été activée, le parc informatique mobile a été évalué en prévision du développement du télétravail, les voyages à l’étranger ont été limités, des messages de prévention ont été diffusés de même que des préconisations concernant la distanciation sociale afin d’éviter une contamination.
Chez Carrefour, la direction sécurité a en charge la cellule de veille qui se réunit à un rythme quotidien pour évaluer la situation en France et dans le groupe, tandis qu’une cellule de coordination de gestion de crise se tient de façon hebdomadaire, explique Jean-Pascal Ramon, directeur sécurité France. Celui-ci doit également épauler chaque directeur de site — d’un hypermarché, d’un supermarché, d’un magasin de proximité et des sièges — pour qu’il élabore son propre PCA, notamment la répartition des effectifs en cas d’absences dues à la maladie, l’approvisionnement des marchandises prioritaires et la gestion des flux de clients.
Des consignes strictes ont été données concernant la fourniture des produits d’hygiène pour le personnel et l’augmentation de fréquence du nettoyage des locaux. « Nous avons également demandé à nos fournisseurs de nous communiquer les décisions prises dans leur entreprise et ce que prévoit leur PCA », ajoute Jean-Pascal Ramon.
Une hotline ouverte 7 jours sur 7 réservée aux collaborateurs leur permet de poser toutes les questions sur le sujet du coronavirus. « C’est la cellule de veille qui leur répond. Il faut donner une réponse harmonisée, car il est impératif de ne pas générer d’inquiétude », insiste le directeur sécurité de Carrefour France.
A la CCI Paris Ile-de-France, la situation prend une tournure particulière, car l’organisme gère notamment 19 écoles. « Au début de la crise, la cellule centrale de vigilance réunissait une fois par semaine un petit nombre de personnes concernées. Quand la France est passée au stade 2, nous avons mis en place une cellule centrale de sécurité renforcée, avec une réunion quotidienne — voire plusieurs fois par jour — qui rassemble un plus grand nombre de décideurs, notamment des représentants de la direction financière, des ressources humaines, de l’exploitation, etc. », explique Thierry Menuet, responsable du service de prévention des risques, coordinateur sécurité et gestion de crise à la CCI Paris Ile-de-France. Une de ses missions consiste à anticiper les conséquences de la mise en place du stade 3, notamment la possibilité de déclencher des enseignements à distance.
« Cette crise est très différente d’un attentat, car elle s’étend géographiquement et se développe dans le temps. En outre, toute la population est directement concernée et contribue à la propagation du virus à son insu. En revanche, une menace malveillante est généralement mieux cernée », fait remarquer Marc Viethen, directeur sûreté pour l’Europe des laboratoires Charles River. Autre différence : cette épidémie nécessite une bonne organisation de l’entreprise mais n’implique pas un audit de sûreté qui serait suivi par l’achat de systèmes de sécurité modernisés.
Communiquer rapidement des informations fiables
La transmission des informations est une des clés pour s’adapter à l’évolution de la crise : c’est bien souvent le directeur sécurité qui diffuse les renseignements nécessaires selon le modèle des études de risque pays qu’il a l’habitude de rédiger.
Chez Carrefour, les fiches opérationnelles utilisées lors de l’épidémie du H1N1 — au nombre d’une vingtaine — ont été remises à jour. Des messages flash contenant des informations vérifiées, sont également publiés.
Chez Alcatel Lucent Nokia, à l’échelle du groupe, on est passé d’une communication par semaine au début de la crise à trois par semaine. Certaines parties des documents diffusés sont personnalisées par pays.
Les déplacements du personnel sont particulièrement examinés. « Un circuit spécifique de validation des voyages en zones contaminées a été mis en place : la direction sécurité donne ou pas son aval, suivie par la direction du pays du point de départ du voyageur et par la direction du pays du point d’arrivée », explique Yann Prod’homme, directeur sûreté sécurité corporate d’Alcatel Lucent Nokia, un groupe mondial qui emploie notamment 20 000 salariés en Chine.
La gestion du personnel se pose avec une acuité particulière pour les médias qui couvrent l’épidémie en plein cœur des zones infectées. Si la plupart des chaînes de télévision continuent à envoyer leurs journalistes sur place, tant en France qu’à l’étranger, ce n’est pas toujours le cas dans certaines radios.
Un rôle de coordinateur pour le directeur sécurité
Le directeur sécurité est au carrefour des décisions à prendre durant cette période. En relation avec le service médical, surtout s’il a en charge la qualité et la sécurité au travail, il sait quelles sont les mesures à prendre si une personne de l’entreprise est contaminée. En coordination avec le service informatique, il s’assure que les infrastructures réseaux sont capables de fonctionner en cas d’absence d’une partie des techniciens informaticiens et il participe aux tests des sites de secours.
Avec la direction des ressources humaines, il veille à la conformité des procédures si des personnes se mettent en télétravail et anticipe les conséquences d’un manque d’effectifs sur les lieux de travail.
Dans la banque, le responsable sécurité doit s’assurer que les DAB continuent à être bien approvisionnés, y compris dans les zones contaminées, comme l’Oise par exemple, et que les agences fermées temporairement sont bien sécurisées, explique Fabien Dhainaut, responsable du département sécurité des personnes et des biens de Caisse d’Epargne Hauts de France, également co-président national des clubs Agora des directeurs sécurité.
Chez ArianeGroup, la direction sûreté est notamment chargée de faire appliquer les nouvelles consignes auprès des visiteurs sur les sites : ils doivent désormais remplir un questionnaire fourni par les agents de sécurité à l’accueil, explique Hervé Leroy, responsable central sûreté. Et de poser la question : les agents de sécurité devront-ils prendre la température des visiteurs si cela était exigé. Une tâche à la limite de leurs attributions. La question vient d’être tranchée par les pouvoirs publics : ils n’auront pas le droit de le faire.
Reconnaissance renforcée du rôle du directeur sécurité
Dans bien des entreprises, l’épidémie du coronavirus a permis de mettre en valeur le rôle du directeur sécurité.
« J’ai suivi ce dossier dès le mois de janvier, avec des outils de veille et de détection des signaux faibles. Lorsque la maladie en était à ses débuts en Chine, la direction était étonnée que mon service aborde ce sujet et que nous achetions des masques de protection ou des gants. Depuis, elle s’est rendu compte que c’était une bonne anticipation de la crise », souligne Yann Prod’homme, directeur sûreté sécurité corporate d’Alcatel Lucent Nokia. « Cette épidémie a été l’occasion d’une montée en puissance et d’une reconnaissance du rôle du directeur sécurité au sein de l’entreprise », affirme-t-il.
Même son de cloche du côté de Fabien Dhainaut, de la Caisse d’Epargne Hauts de France : « Cette crise où tout le monde est concerné — les collaborateurs de tous les services et les clients — a permis de souder les équipes et de montrer la bonne coordination de la direction sécurité avec les autres directions ».
« La situation actuelle permet de bien identifier le travail de la direction sécurité. Les ressources humaines, qui sont habituées à la gestion de crise, savent qu’elles peuvent s’appuyer sur l’expertise de la direction sécurité », ajoute Jean-Pascal Ramon de Carrefour.
Cette épidémie « projette le directeur sécurité davantage dans la lumière au sein de l’entreprise. A mon avis, aucune réunion sur ce sujet ne doit avoir lieu sans sa présence », renchérit Marc Viethen, des laboratoires Charles River.
« Cette crise sanitaire a au moins une vertu : elle fait réfléchir toutes les directions générales des entreprises et des administrations sur la continuité de leur activité en mode dégradé », nous explique un directeur sécurité qui tient à conserver l’anonymat.
Les sociétés de sécurité adaptent leur organisation
Face à l’incertitude concernant la fermeture ou non des sites de leurs clients en raison de la propagation de l’épidémie, les sociétés de sécurité s’adaptent. « Nous avons complètement remanié notre plan de continuité d’activité », explique à En Toute Sécurité Pascal Kiekens, PDG de Mondial Protection, un poids lourd de la surveillance humaine.
Même décision chez Triomphe Sécurité, leader sur le segment des enseignes de distribution qui a par exemple mis en place un processus de remplacement d’une équipe dans l’hypothèse où des agents de sécurité tomberaient malades.
« En comparaison de la période des attentats de 2015-2016, du mouvement des Gilets jaunes ou des grèves contre la réforme des retraites, c’est la pire crise que nous ayons connue. Pour les événements précédents, il s’agissait de renforcer les équipes, alors que là on ne sait pas s’il faut les renforcer ou les mettre en chômage technique », explique Elias Nahra, son PDG.
Dans la plupart des sociétés de surveillance humaine, les agents de sécurité en contact avec le public disposent de masques, de gants et de gel hydro-alcoolique. Début mars, alors que la France en était encore au stade 2 de l’épidémie, ils n’avaient pas encore massivement utilisé ces équipements.
La sécurité événementielle très durement affectée
Avec l’annulation de nombreuses manifestations professionnelles, concerts ou épreuves sportives, la sécurité événementielle connait un important trou d’air dans ses activités.
« Notre profession connait une période très compliquée depuis fin février, car les annulations ont souvent lieu au dernier moment. De plus, elles ne concernent pas seulement des grands événements comme le Marathon de Paris, mais aussi des petites manifestations un peu partout en France », nous déclare Franck Tchavouchian, président de l’Organisation des professionnels de la sécurité événementielle, créée en novembre dernier (voir ETS n°686).
Selon une première enquête auprès de ses adhérents, le président de l’OPSE chiffre à -90% l’activité des sociétés spécialisées dans l’événementiel pour les foires et salons depuis début mars. Celles présentes également dans le sport sont à -50%.
« Il s’agit d’une perte sèche, car les organisateurs d’événements ne nous proposent pas de dédommagement et les assureurs se font tirer l’oreille », souligne-t-il.
Les contrats de travail avec les agents de sécurité sont déjà signés lorsque l’annulation de la manifestation a lieu à la dernière minute. « Dans ce cas, les agents ne sont pas payés et ils font preuve jusqu’à présent de compréhension vis-à-vis de leur employeur, car ils savent que celui-ci n’est pas dédommagé », indique Franck Tchavouchian. A noter que seulement 30% des agents de sécurité événementielle ont un autre travail.
Plus de 300 salles de spectacle et de concerts ont une capacité de plus mille places, niveau fixé par le gouvernement au-delà duquel les manifestations sont interdites. Mars et avril sont traditionnellement des mois importants pour la sécurité événementielle. Le CA annuel de cette profession peut être chiffré à quelques dizaines de M€, dont l’essentiel est réalisé par une vingtaine d’entreprises spécialisées. Chaque weekend, plusieurs millions de personnes sont sécurisées par des agents.
En revanche, la protection rapprochée n’est pas affectée par l’annulation des diverses manifestations, car elles ne figurent pas vraiment dans son cœur de métier, nous déclare le syndicat SEF Protec.
Enquête réalisée par Patrick Haas, Rédacteur en chef