Il s’agit probablement de la marque de boisson non alcoolisée la plus connue au monde mais au-delà du caractère purement récréatif du produit, Coca-Cola a réussi à pénétrer tous les champs sociétaux, de la télévision aux événements sportifs, pour devenir une marque symbolisant une Amérique conquérante et triomphante. Occupant une position quasiment monopolistique sur son marché, on peut se demander comment le groupe protège sa marque, ses secrets de fabrication ainsi que la traçabilité du produit d’un point de vue sanitaire.
A l’échelle française, c’est Joseph Mensch, responsable sûreté depuis 2007, qui mène la danse. Son rôle ? « Se concentrer sur la protection des salariés, des installations et, de façon plus large, des produits et de la protection de la marque », assure-t-il, au cours d’un entretien exclusif accordé à En Toute Sécurité. Concrètement, la politique sûreté de Coca-Cola repose d’une part sur la fourniture d’un produit « sain » et donc de contrôler la fabrication de la boisson, de la matière première jusqu’à l’arrivée chez le consommateur. D’autre part, il s’agit pour le pôle sûreté d’être capable de sécuriser la production en usine et de vérifier en permanence la qualité de la logistique des prestataires.
Menaces multiples
Concernant cette logistique, Coca-Cola France travaille avec des sociétés de transport comme Geodis et Transalliance, qui se présentent aux cinq sites de production de Coca-Cola (Socx, Clamart, Grigny, Les Pennes-Mirabeau, Castanet-Tolosan). « En moyenne, ce sont près de 600 à 700 camions de livraison qui transitent sur nos sites chaque jour », affirme Joseph Mensch. Pour assurer la sécurité sanitaire, l’entreprise a créé un cahier des charges qualitatif et sûreté restrictif, combiné à un audit sur l’entreposage des produits. La mise en place de ces procédures permet à Coca-Cola de s’assurer que les produits ne sont pas altérés entre le point de départ et le point d’arrivée, et que leur température n’excède pas les 25-30 degrés.
« Il faut, par exemple, que les transporteurs évitent de s’arrêter sur les aires de repos car nous avons eu de mauvaises surprises. Il est arrivé, en 2018 et 2019, que l’on retrouve malheureusement 40 migrants dans les camions qui se dirigeaient vers le site de Socx (Nord). Si on se rend compte qu’un camion est non conforme aux standards d’hygiène, aussi bien à l’intérieur et/ou l’extérieur, il ne rentre pas sur site », précise Joseph Mensch. Ces mesures deviendront probablement encore plus draconiennes dans les années à venir car Coca-Cola va investir 20 M€ pour agrandir ses usines de Socx et de Castanet-Tolosan, afin d’augmenter la production.
Les menaces sont également liées à la notoriété de la marque, permettant aux agresseurs potentiels d’avoir une couverture médiatique. Les dangers sont protéiformes : terrorisme, phénomène de radicalisation, des mouvements comme Greenpeace ou Extinction Rébellion pour souligner les problèmes environnementaux. Menaces auxquelles se greffent la contrefaçon du produit (boissons frelatées), la sécurité sanitaire avec la date limite d’utilisation sur les cannettes, la lutte contre la fraude et la démarque inconnue. Existent également des menaces terroristes liées au caractère occidental de la marque. Des dangers qui ont des conséquences sur les forces de ventes avec des commerciaux agressés et des voitures de fonctions vandalisées.
A noter aussi la sûreté liée à l’événementiel : en tant que sponsor pour la Coupe du monde de rugby en 2023 et des JO 2024, Coca-Cola devra assurer la sécurité des invités ainsi que des possibles fans zones, si l’épidémie de covid-19 est contenue d’ici-là.
Concernant les donneurs d’ordre, tout se passe à l’échelle européenne à travers CCEP (Coca-Cola European Partners). En tant que responsable sûreté France de la marque à bulles, Joseph Mensch n’a pas de supérieur hiérarchique dans l’Hexagone. Son manager direct, Ante Gaspar, est le vice-président sécurité de CCEP basé à Berlin. La sûreté s’effectue par un découpage en unités commerciales. Joseph Mensch collabore avec une personne basée à Lyon, chargée des questions sûreté au quotidien pour toute la France. « Je lui délègue l’organisation des réunions et la rédaction des comptes-rendus quotidiens », poursuit Joseph Mensch.
Pour chapeauter l’ensemble de la sûreté de l’embouteillage en France, un correspondant sûreté est déployé sur chaque site pour gérer les agents au quotidien. C’est ce même correspondant qui alerte le responsable sûreté des difficultés éventuelles pouvant être rencontrées. En complément de ces missions, le responsable sûreté se déplace pour accompagner la société sur les projets d’agrandissement et de la mise à niveau des chaînes de production pour une « sécurité optimale ».
Place importante du gardiennage
En matière de dépenses sûreté, le gardiennage occupe une part importante avec un budget incompressible de 2 M€ par an pour une cinquantaine d’agents sur l’ensemble des sites, 24h sur 24 et 7 jours sur 7. Les investissements de sûreté sont chiffrés au niveau européen.
Outre la surveillance humaine, des investissements « conséquents » ont été réalisés pour installer des dispositifs de vidéosurveillance périmétrique pour la partie production, à quoi s’ajoutent du contrôle d’accès et des systèmes anti-intrusion. « Toutes les zones de production sont sous vidéosurveillance. En moyenne, ce sont 60 caméras par site. J’ai un collègue en charge du suivi des contrats, qui est basé en Angleterre », détaille Joseph Mensch.
Présent dans le pays depuis 1919, Coca Cola France a choisi de collaborer avec différents prestataires pour la sûreté. L’entreprise a signé un contrat avec Fiducial qui s’occupe de la partie gardiennage depuis 2017, l’intégrateur Stanley Security depuis 2007 pour la partie vidéosurveillance, les systèmes anti-intrusion et le contrôle d’accès, tandis qu’Honeywell gère aussi cette dernière partie depuis 2007. L’entreprise ECF a pris quelques parts de marché à Stanley Security, notamment sur quelques projets de vidéosurveillance. Pour la veille cybersécurité, c’est Tam-c qui a gagné le contrat en 2019. Engie a remporté, fin 2020, un appel d’offres principal pour les services généraux et la sûreté. Coca-Cola France travaillait également avec Securitas, jusqu’à la fin du contrat, en 2017.
Le responsable sûreté France se dit globalement satisfait du travail de ses prestataires « Fiducial est une entreprise réactive qui assure la prestation qui est donnée. Les prestations de Stanley sont d’assez bon niveau, bien que moins bonnes sur la partie maintenance d’où la mise en concurrence avec ECF qui travaille bien. Honeywell nous donne globalement satisfaction malgré une réactivité un peu longue », commente Joseph Mensch. A l’échelle de CCEP, les procédures sûreté restent les mêmes pour tous les pays européens. Une petite équipe de 18 personnes est chargée de veiller à ces normes et les procédures d’audit.
Vérifications des matières premières
Quid de l’intelligence artificielle (IA) dans le dispositif de sûreté ? « Elle m’intéresse. Cependant, je me pose la question de cette nouvelle technologie. Est-on certain que faire appel à l’IA serait une plus-value notamment sur la sûreté des sites de production ? Ce genre de technologie coûte très cher et il faudrait y trouver un intérêt », s’interroge Joseph Mensch. Coca-Cola France affirme mettre fréquemment à jour ses systèmes informatiques. Le pôle sûreté a investi environ 0,15 € par site pour la mise à niveau des serveurs de trois de ses usines.
Un soin particulier est également accordé à la vérification des matières premières. Coca-Cola a dressé des protocoles avec ses prestataires afin de se protéger contre les plaintes des consommateurs, considérées souvent comme abusives par Joseph Mensch. « Nous avons reçu des plaintes de clients nous indiquant avoir trouvé des seringues, des médicaments et même des méduses dans les bouteilles », sourit-il.
Outre ces doléances, Coca-Cola France a intégré l’analyse d’images vidéo et a développé des compétences au sein des équipes sûreté, notamment sur la partie cybercriminalité. Pour éviter la perte et les vols de ses quelque 400 000 armoires réfrigérées dans les points de distribution, estimée à environ 10 à 20% par an, Coca-Cola a posé des systèmes de géolocalisation sur environ 120 000 d’entre eux.
La filiale France du groupe américain, dont le siège est situé à Issy-les-Moulineaux, travaille en relation étroite avec la police, la gendarmerie, le renseignement territorial et la DGSI, qui font preuve de vigilance en raison du prestige de la marque d’une société américaine à risques. « On travaille en bonne intelligence pour pouvoir nous protéger. L’avantage d’avoir travaillé en gendarmerie, c’est de comprendre et faire comprendre nos intérêts communs avec les forces de l’ordre », explique Joseph Mensch.
« L’évolution de la sûreté passe par la technologie nouvelle qui prend de l’importance. Il y aura un besoin de lien entre les autorités publiques et les sociétés de sécurité privée. Je pense que cela peut passer par une amélioration de la formation des agents, car il manque un cadre professionnel. Mon credo : trouver un juste milieu entre la surveillance humaine et la sécurité électronique », conclut Joseph Mensch.
Joseph Mensch : un spécialiste des affaires criminelles
Avant d’intégrer Coca-Cola en tant que responsable sûreté France en 2007, Joseph Mensch a passé 27 ans en gendarmerie.
Il a débuté sa carrière à l’unité territoriale de Mulhouse pendant cinq ans avant d’entrer à la police scientifique. Il est devenu par la suite formateur au centre national de formation de police judiciaire pendant cinq ans avant d’être affecté, pendant deux ans, au bureau des affaires criminelles de la gendarmerie, où il a traité des affaires de meurtres et d’homicides, puis de la délinquance économique et financière.
Il a ensuite intégré l’école des officiers pendant deux ans avant de rejoindre le Sirpa de la gendarmerie, où sa passion pour l’informatique lui a permis de bâtir, au début des années 2000, le projet Gendcom (Intranet de la gendarmerie).
Titulaire d’une capacité en droit et d’un diplôme universitaire en droit pénal et sciences criminelles, Joseph Mensch est membre du club Agora des directeurs sécurité et de l’Asis.
Coca-Cola France en chiffres
- 400 000 points de ventes ;
- 2 600 employés ;
- 1,8 milliard de litres de boissons toutes marques confondues pour 2020 ;
- CA 2019 : 2266 M€.
Enquête réalisée par Ryad Couto