Le président de la Fédération française de la sécurité privée dévoile, en exclusivité pour En Toute Sécurité, les nouvelles orientations de l’organisation et les grandes lignes du contenu des préconisations qui seront bientôt publiées.
En Toute Sécurité – Le confinement strict touche à sa fin, se traduisant par des performances économiques très variables selon les secteurs de la sécurité privée. Comment analysez-vous cette situation inédite ?
Claude Tarlet – Beaucoup d’entreprises ont traversé cette période dans la douleur, notamment celles qui opèrent dans l’événementiel, la formation, la sûreté aéroportuaire et avec une réduction de périmètre pour certaines sociétés de surveillance humaine. En revanche, d’autres activités ont connu une forte croissance, comme la cybersécurité, les technologies de sécurité ou le conseil.
Dans ce contexte, la FFSP se donne pour mission d’accompagner la reprise économique et se montre attentive à ce que la filière retrouve une activité normale. Il est donc logique que notre action au quotidien soit guidée par l’actualité économique. Ainsi, si la question du niveau des compétences est traitée, les pouvoirs publics pourraient confier de nouvelles missions à la sécurité privée. Cette évolution passe au préalable par des relations de confiance et par la suite à l’acceptation de prix raisonnables.
Dans cette optique, il est essentiel que les secteurs de la sécurité travaillent en commun pour être le plus efficace possible, qu’ils aient une activité technologique, humaine ou intellectuelle. Comme je l’ai déjà dit à plusieurs reprises, il faut casser les silos. La convergence est l’ADN de notre fédération.
ETS – La toute récente loi sur la Sécurité globale ne semble pas s’être appuyée sur cette vision…
- T. – Il faudrait effectivement dépasser le cadre de la surveillance humaine. Cela ne correspond plus à la réalité de la sécurité privée. La cybersécurité devient par exemple un enjeu important pour les directeurs sécurité : ce n’est plus seulement une offre de la part des prestataires, mais c’est une demande de la part des donneurs d’ordre.
Je regrette la lenteur du législateur en ce qui concerne la sécurité privée : il faut penser l’architecture de la filière de demain en définissant les périmètres de sensibilité, les niveaux de risques et les seuils de compétences. Aujourd’hui, cette architecture n’existe pas.
Les pouvoirs publics doivent prendre acte de l’existence de cette filière. C’est pourquoi je propose la création d’un Conseil national de la sécurité intérieure qui réunirait la police, la gendarmerie, les militaires, les polices municipales, la sécurité civile et la sécurité privée. Cet organisme définirait une doctrine sur les compétences de chacun. A mon sens, l’Etat, qui doit garantir les équilibres entre les différentes forces, a en charge la protection du citoyen tandis que la sécurité privée protège ses clients, que ce soient leurs biens ou — dans certains cas bien définis — des personnes.
ETS – Votre projet suppose des changements importants, notamment concernant le rôle du CNAPS.
- T.– Tout à fait. Nous allons publier des préconisations dans les semaines qui viennent concernant l’agence de régulation de la profession. Les aménagements proposés porteront sur la gouvernance, la représentation des organisations patronales, les procédures, la digitalisation des plateformes, la formation des contrôleurs et des régulateurs.
L’alternative, c’est : soit on se dirige vers un enfer administratif, soit vers un assainissement du marché.
Par ailleurs, nous allons faire des propositions en ce qui concerne la formation, que cette activité soit comprise dans le périmètre réglementée de la profession ou non. Notre objectif consiste à créer des passerelles de formation entre les secteurs, par exemple entre la sécurité électronique et la cybersécurité. C’est notamment la raison de l’adhésion de la Fédération française de la cybersécurité à la FFSP. Je pense qu’il faudrait également monter des formations communes avec les forces publiques.
Le système actuel de la formation en sécurité est d’un autre âge. Il faut penser ces formations autrement. Ce serait le rôle d’un futur Institut national de formation en sécurité privée qui pourrait par exemple créer des référentiels communs.
Je peux également vous annoncer que nous allons intensifier nos réflexions prospectives. A la mi-juin, nous allons annoncer la création d’un Conseil scientifique qui travaillera sur les enjeux de la filière en 2030 et même au-delà. Placé sous la coordination de Xavier Latour, de la faculté de droit et de science politique de l’université de Nice, il réunira des universitaires, quelques chefs d’entreprise et des dirigeants d’organisations professionnelles, dont le Club des jeunes cadres en sécurité afin d’avoir une vision intergénérationnelle.
ETS – Vous n’êtes pas parvenu à convaincre certaines organisations de rejoindre la FFSP, notamment le GES ou le CDSE.
- T. – Le GES a en effet pris la décision de ne pas nous rejoindre. Cette organisation est un des représentants de la surveillance humaine : à ce titre, il est évidemment le bienvenu à la FFSP.
Quant au CDSE, nous sommes totalement ouverts à un dialogue avec ce club de directeurs sécurité. Dans ce même domaine, le réseau Agora est membre associé de la FFSP et rassemble d’ailleurs d’autres professions que les directeurs sécurité, comme celles des achats, des relations sociales, de l’informatique, du juridique, etc., ce qui est particulièrement bénéfique.
Je rappelle que la FFSP rassemble vingt organisations. Nous venons d’accueillir le Gicat comme membre associé, ce qui nous donne un lien avec l’industrie, de même que la Smart building alliance.
La FFSP a pour vocation de partager des idées, de défendre l’intérêt général de la filière, pas l’intérêt particulier de tel ou tel segment du marché. Elle n’est donc pas en compétition avec ses organisations membres. La fédération joue un rôle d’influence pour créer de la crédibilité, de la confiance et de la valeur.
ETS – L’année dernière, il était question de la création d’une organisation professionnelle des agents armés.
- T. – C’est un thème très sensible qui nécessite un respect strict des règles voulues par le législateur. Nous sommes au début du processus et le sujet n’est pas encore mûr. Je pense que cette organisation va se créer, mais nous n’en sommes pas encore à ce stade. Il faudrait d’ailleurs auparavant traiter de la question des agents équipés avec des armes non létales.
ETS – Quel est le rôle des entreprises qui adhèrent à la FFSP ?
- T. – Elles estiment que le travail d’influence que nous menons va dans le bon sens. Elles viennent de tous les secteurs économiques et soutiennent activement la FFSP. Elles peuvent par exemple financer des projets ou des études.
Propos recueillis par Patrick Haas
Rédacteur en chef