Chopard se dote enfin d’une direction sûreté

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Des montres à plusieurs centaines de milliers d’€. Des bijoux dont certaines pièces dépassent la dizaine de M€. Le tout ostensiblement exposé dans des boutiques en plein cœur de Paris. Et à portée de main de n’importe quel client potentiel …

Malgré la convoitise suscitée auprès des malfaiteurs par ces véritables trésors, la filiale française de l’horloger et joailler suisse Chopard, ne s’est dotée d’une véritable direction de la sûreté, qu’en mars dernier ! « Aujourd’hui, plus de 90% des marques du secteur du luxe, appartiennent à des grands groupes tels que Richemont, LVMH ou Swatch. Ils disposent tous d’une direction sûreté transverse, mais également dédiée à chaque marque. Les rares indépendants qui restent ont pris du retard de par leur culture artisanale, dans le développement et la mise en place de véritables process sécuritaires », explique au cours d’un entretien exclusif à En Toute Sécurité Cédric Gordon, le nouveau directeur sécurité et sûreté de l’entreprise familiale helvète en France.

Cette entreprise, créée en 1860 par Louis-Ulysse Chopard à Sonvilier, en Suisse, bénéficie de cinq boutiques sur l’Hexagone (place Vendôme, Faubourg Saint Honoré, Galeries Lafayette, Printemps et Cannes), d’un siège social et d’un atelier horloger. Même si la fonction de Cédric Gordon intègre la lutte contre l’incendie, les problématiques d’hygiène et de sécurité, les risques majeurs auxquels il doit faire face concernent le braquage ou le vol par ruse.

 

Une montre à 32 000 € volée

« La complexité de ma mission réside à concilier les exigences en matière de protection de pièces à très haute valeur, avec les contraintes réglementaires des bâtiments recevant du public. D’autant que le ratio prix des produits entreposés par superficie d’exposition, est sans commune mesure avec celui d’un magasin classique. Alors que les banques n’ont quasiment plus de liquidités et que la majorité des achats en magasin se fait de manière dématérialisée, les boutiques de luxe demeurent aujourd’hui les seuls lieux avec des richesses accessibles. Où de surcroît, les clients veulent voir, toucher et essayer les bijoux avant de les acheter. Dans ce contexte, plus aucune maison comme la nôtre ne peut se permettre de présenter la moindre faille au niveau de sa sécurité », analyse Cédric Gordon.

Ce qui n’était visiblement pas le cas des boutiques Chopard, victimes ces dernières années de plusieurs délits. C’est ainsi qu’en février 2016, un faux client a réussi à subtiliser une montre à 32 000 € dans la boutique du faubourg Saint-Honoré. Trois mois plus tôt, un braqueur fait main basse sur près de 1 M€ de bijoux dans ce même magasin. Enfin, en mars, deux hommes armés d’un pistolet automatique et d’une grenade attaquent l’autre boutique place Vendôme, où ils s’emparent de bijoux pour un montant estimé à plusieurs M€ « Tous les grands noms du luxe du quartier sont régulièrement épiés par des réseaux criminels. Nos boutiques étaient plus particulièrement ciblées que les autres pour trois raisons : le manque ou l’absence d’agents de sécurité, une formation insuffisante du personnel et l’absence de procédures claires », confie le directeur sécurité.

 

Davantage d’agents de sécurité

Ces failles sécuritaires ont été corrigées depuis peu. Suite à un audit de toutes les structures, il a notamment été révélé qu’un certain nombre de procédures de ventes n’étaient pas établies. Un plan d’action correctif destiné à améliorer les points faibles ou mettre en place de nouveaux process a donc été mis en place.

C’est ainsi qu’en matière de formation, la totalité du personnel a été sensibilisée aux techniques de vol, et notamment celles par ruse, particulièrement élaborées dans ce secteur d’activité. « J’ai conçu un recueil de formation d’une cinquantaine de pages illustrant tous les process à mettre en œuvre. De l’ouverture à la fermeture des boutiques, en passant par l’accueil des clients ou la présentation des pièces », indique Cédric Gordon.

Ainsi seulement un, trois ou cinq bijoux peuvent être présentés à la fois sur un plateau : l’absence d’une pièce est ainsi facilement détectable. De même, une série de questions préétablies et précises (A qui est destiné ce bijou ? A quelle occasion voulez-vous l’offrir ? Quel est son tour de doigt…) permet au vendeur, sous l’apparence d’une banale démarche commerciale, d’identifier le niveau de crédibilité du client. Autre exemple : proposer de libérer le client de ses effets personnels (manteau, sac…) afin d’éviter qu’ils soient utilisés pour dissimuler une montre ou un bijou.

Tout est également mis en œuvre pour éviter les braquages. Ainsi, les boutiques bénéficient désormais d’un ou deux agents de sécurité. Le premier est posté à l’extérieur pour analyser l’environnement ou repérer tout évènement suspect (repérage, prise de photo…). Affecté à l’accueil des clients, il contrôle les sacs ou les gros blousons, pour s’assurer de l’absence d’arme, en utilisant une raquette de détection en cas de doute. Il peut refuser l’accès à certaines personnes. A l’intérieur, un deuxième agent de sécurité oriente le client vers une table de vente et le surveille discrètement lorsqu’il n’est pas encore pris en charge par un vendeur.

« Si tout est mis en œuvre en amont en matière de prévention, le risque zéro n’existe cependant pas. Il s’agit donc de former l’ensemble du personnel afin qu’il adopte les bons gestes et les bons réflexes face à ce type d’évènement. Avec comme objectif premier : éviter que ça tourne mal », ajoute le directeur sécurité. Il s’agira alors pour les employés de ne pas regarder le braqueur dans les yeux, toujours lui montrer leurs mains, éventuellement calmer la clientèle… Faire en sorte qu’il obtienne ce qu’il veut et parte au plus vite. Un système permet d’ailleurs dans ces occasions de déverrouiller la double porte du sas.

 

Eviter à tout prix la prise d’otage

« Nous demandons malgré tout à notre personnel de relever quelques informations concernant l’apparence et la tenue vestimentaire de leur agresseur. La direction dans laquelle il est parti et éventuellement le numéro de plaque d’immatriculation de son véhicule. De même, nous les sensibilisons aux procédures consistant à ”geler” les lieux, et à imposer aux personnes présentes de rester sur place afin de témoigner et faciliter ainsi le travail d’enquête. Dans tous les cas, l’alarme ne devra pas être donnée avant que la ou les personnes aient quitté les lieux ! Notre plus grande peur : que les forces de l’ordre arrivent trop vite sur place, transformant le braquage en prise d’otages », affirme Cédric Gordon.

Mais les boutiques ne sont pas les seuls endroits où doit être assurée la protection des montres et bijoux du joailler suisse. Ceux-ci sont en effet régulièrement prêtés à des acteurs, des mannequins ou des membres de la direction de l’établissement lors d’évènements prestigieux (défilé L’Oréal sur les Champs-Elysées, festival de Cannes…). Ou encore lors de séances de photos pour la presse spécialisée, à raison de plusieurs centaines par an.

 

Chopard en France et en chiffres

  75 personnes ;

  4 activités : horlogerie, horlogerie de luxe, bijouterie et bijouterie de luxe ;

  5 boutiques ;

  Un siège social ;

  Un atelier de réparation.

 

« Dans le premier cas, il s’agit de mettre un dispositif sur le lieu même de l’évènement, pour assurer la protection de nos produits et celle des VIP qui les portent. Dans les deux cas, l’acheminement de ces pièces nécessitent les services d’une société de transport de fonds spécialisée. Et parfois même l’intervention de membre de la Cotep, la compagnie des transferts, escortes et protections de la Police Nationale, en complément des véhicules blindés. Nous coopérons également largement avec la police de quartier. Mais surtout avec la Brigade de répression du banditisme qui fait preuve d’une grande compétence professionnelle en la matière », explique Cédric Gordon. Leurs équipes ont en effet démantelé les bandes à l’origine des deux braquages de la Place Vendôme.

 

Cédric Gordon : trois directions de la sûreté mises en place en six ans…

Après une école de commerce et un service militaire effectué comme sous-officier de gendarmerie, Cédric Gordon débute sa carrière au sein de l’opérateur de téléphonie mobile Orange. Désireux de renouer avec son expérience militaire, il reprend ses études à l’Institut National de la Sécurité et de la Justice, et suit en parallèle une formation en gestion des risques et des crises à la Sorbonne.

Après avoir exercé une activité de consultant en sécurité durant deux ans, il intègre en 2011 le groupe Abercrombie pour mettre en place la direction de la sécurité de ses boutiques en France. Il rejoint l’enseigne japonaise Uniqlo en 2012 pour remplir la même mission (voir notre enquête dans ETS n°541), qu’il réitère aujourd’hui en tant que directeur de la sécurité et de la sûreté en France et en Belgique pour l’horloger et joailler Chopard.

Cédric Gordon est membre de l’Agora des directeurs sécurité.