Un coût évalué à 200 M€, une fermeture programmée de 2023 à 2027… Au-delà de la démesure des travaux de rénovation qui attendent le centre national d’art et de culture Georges-Pompidou, sa direction de la sûreté doit dès aujourd’hui se préparer à un autre défi : assurer, hors des murs du bâtiment et durant cette longue période transitoire, la protection des milliers d’œuvres d’une valeur inestimable que détient le deuxième musée au monde en matière d’art contemporain.
« L’option d’un chantier en site ouvert était possible. Mais cette démarche aurait nécessité sept ans de travaux au lieu de trois. S’avérait plus coûteuse de 25 M€, sans permettre un désamiantage total du bâtiment. On ne change pas le moteur et les freins d’une voiture tout en roulant ! », concède Jean-Robert Lefèvre, directeur du bâtiment et de la sécurité du Centre lors d’une interview exclusive à En Toute Sécurité.
35 M€ de budget annuel dans la sécurité
Il est vrai que cet OVNI architectural, appelé « cathédrale de la tuyauterie » par ses détracteurs lors de son inauguration était arrivé en bout de course : désamiantage de la façade, changement des baies vitrées, remplacement des ascenseurs, optimisation énergétique, mise aux normes de la sécurité anti-incendie, de l’accessibilité des handicapés… Presque tout est aujourd’hui à refaire dans cet édifice imaginé il y a cinquante ans par les architectes Renzo Piano et Richard Rogers. Et qui n’avait pas connu de travaux lourds de rénovation depuis son ouverture en 1977.
« Nous avions déjà utilisé nos dix doigts, pour boucher les onze trous du bateau, » ironise Jean-Robert Lefèvre. Ses services, assurant à la fois les missions de sûreté, protection incendie et gestion technique du bâtiment (35 M€ de budget de fonctionnement par an), bénéficiaient pourtant d’un système de sécurité high tech composé notamment de 550 caméras connectées à un PC opérationnel 24 heures sur 24. A cela s’ajoute un PC incendie indépendant. Véritables blockhaus, dotés d’une porte blindée, tous deux sont installés côte à côte dans l’établissement et permettent à leurs occupants de vivre en totale autarcie si nécessaire.
Jean-Robert Lefèvre est accompagné dans ses missions d’un adjoint et ses équipes se composent de 117 agents dédiés à la sûreté et de 46 à la sécurité incendie. « Nous sommes un des rares établissements à bénéficier de nos propres effectifs. Il s’agit essentiellement de contractuels en CDI, en complément de quelques fonctionnaires », confie-t-il. Autant de moyens techniques et humains déployés, afin d’assurer la protection des trésors d’art contemporain, renfermés au sein de l’entrelac de tubes de ventilation, de canalisations d’eau et de réseaux électriques bigarrés du bâtiment.
Technologie de sécurité de dernière génération
« Outre la valeur inestimable des 2 000 œuvres exposées, le musée dispose également d’un pôle de conservation ou près de 120 000 autres sont entreposées », explique son directeur sûreté. Sans oublier la BPI, qui constitue aujourd’hui la plus grande bibliothèque d’Europe à accès direct aux livres (400 000 documents, dont 360 000 volumes). Et les risques de malveillance ou les menaces terroristes qui pèsent sur un établissement recevant trois millions de visiteurs par an…
« Nous allons profiter des travaux pour tout reprendre en matière d’équipements de sécurité. D’ici 2027, beaucoup de choses auront évolué en matière de matériel. Il est trop tôt pour se prononcer sur les technologies qui seront retenues. Nous voulons cependant nous doter de produits de dernière génération, mais dont l’usage a été éprouvé. L’ancien matériel pourra être ré-utilisé sur d’autres sites ou donné. On essaye de jeter le moins possible dans le cadre de notre démarche HQE et autant que possible donner aux équipements en état de marche une seconde vie », affirme Jean-Robert Lefèvre.
Côté personnel, la direction de l’établissement s’est engagée à un nombre d’emplois équivalent entre aujourd’hui (1 200 agents) et le jour de la réouverture. « En matière d’effectifs sûreté/sécurité, nous étudions chaque hypothèse et chaque situation. Aucun départ ne sera cependant contraint. Certains seront à l’âge de la retraite et d’autres redéployés vers les différents actifs immobiliers parisiens du Centre Pompidou », indique le directeur de ces services. Reste donc à assurer la sécurité des œuvres durant la longue période de remise à neuf de leur écrin avant-gardiste.
Des systèmes de traçage intégrés
Outre le Centre Pompidou Metz, qui va bénéficier à plein des collections parisiennes, certaines pourront investir le nouveau Centre Pompidou Francilien qui ouvrira en décembre 2025 à Massy. Un investissement de 62 M€ dont 42 M€ financés par les collectivités territoriales et 20 M€ par un partenariat public-privé pour lequel un appel d’offres est en cours. Ce lieu, qui accueillera les réserves du musée, abritera également sur 2 500 m², un « foyer d’animation culturelle » censé toucher un public qui ne fréquente pas habituellement Beaubourg.
« Le transfert des œuvres dans leurs différents sites d’accueil sera réalisé par des professionnels. Elles seront emballées par nos soins avec des systèmes de traçage intégrés. Plutôt que d’escortes armées, nous allons opter pour la discrétion en affichant un profil bas. Et en mettant très peu de monde dans la confidence… », révèle Jean-Robert Lefèvre.
Jean-Robert Lefèvre : de l’armée à l’art contemporain
Jean-Robert Lefèvre débute sa carrière comme officier parachutiste, fonction qu’il occupe pendant dix ans, avant de travailler dans un bureau d’études multi-techniques où il pilote notamment plusieurs chantiers de mise en sécurité des bâtiments. Il prend ensuite la direction de projet pour la construction du nouvel hôpital de la Polynésie. Puis, après un passage par Icade sur la Côte d’Azur où il s’est occupé de la maitrise d’ouvrage déléguée de projets structurants comme le CHU de Pasteur 2 ou le Commissariat des Moulins de Nice, il prend la direction des services généraux du groupe Casino, ainsi que de la sécurité du site corporate.
Il rejoint en juin 2020 le Centre Pompidou comme directeur du bâtiment et de la sécurité où il a notamment la charge du schéma directeur de travaux.
Jean-Robert Lefèvre est également Officier supérieur de la réserve opérationnelle de la gendarmerie (Garde Républicaine).
Georges Pompidou en chiffres
- 10 niveaux de 7 500 m² chacun pour le bâtiment principal (12 210 m² pour la présentation des collections, 5 900 m² pour les expositions, 10 400 m² pour la bibliothèque de lecture publique) ;
- 112 806 œuvres dans toutes les disciplines de la création artistique du 20e siècle ;
- 1 051 équivalents temps plein annuel travaillé ;
- 151,1 M€, de budget en recettes (90,9 M€ de subventions de l’État, 36,9 M€ de ressources propres, 1,2 M€ de mécénats d’acquisition).
Enquête réalisé par Pierre-Olivier Lauvige