Banque de France : protection absolue pour le coffre-fort de la Nation

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C’est le Graal de tous les braqueurs ! Et une multitude de films d’action raconte le casse d’un de ses établissements… Pour éviter que de telles fictions ne deviennent réalité — comme ce fut notamment le cas le 16 décembre 1992 à Toulon où 146 M de francs étaient dérobés dans l’une de ses succursales — la Banque de France a mis en place une politique sureté à la hauteur des convoitises suscitées par ce véritable coffre-fort de la Nation. « Notre devise “Anticiper et intervenir”, symbolise bien notre mission : nous adapter continuellement afin de pouvoir faire face aux nouvelles menaces auxquelles nous pourrions être confrontés », explique Denis Lauretou, directeur de la sécurité de cette institution, lors d’une interview exclusive à En Toute Sécurité.

Cette institution bicentenaire, créée en 1800 sous le Consulat, nationalisée en janvier 1946 par le général de Gaulle, est liée à la Banque Centrale Européenne depuis janvier 1999. Ses trois grandes missions consistent à assurer la stratégie, la stabilité financière, et le service à l’économie de la collectivité. A ce titre, la Banque de France joue le rôle de « gardien de la monnaie ». Premier imprimeur de billets en euros, elle doit veiller à la qualité des valeurs fiduciaires en procédant au retrait des coupures en mauvais état : environ 15% des billets qui lui sont versés sont remplacés à l’issue d’un tri, car ils sont tâchés, abimés ou déchirés. Son siège, un ancien hôtel particulier de 150 000 m² situé à côté des jardins du Palais Royal, renferme également à trente mètres sous terre, les réserves d’or de la nation (2 400 tonnes). Mais la banque dispose également d’un réseau de 211 succursales destinées à ­déployer les ­services dédiés aux ménages et aux entreprises (surendettement, médiation du crédit…).

« Toutes ces entités étaient caractérisées jusqu’alors par un modèle de fonctionnement unique, rassemblant toute la palette de nos activités. Chacune d’elle disposait d’une caisse institutionnelle, permettant aux transporteurs de fonds de déposer leurs valeurs, ou d’en retirer pour approvisionner les distributeurs de billets et le commerce. Mais également d’un service de tri destiné à retirer les billets impropres à être remis en circulation. Au terme du plan stratégique de transformation de notre réseau, débuté en 2013 et qui devrait s’achever en 2020, seule une trentaine de succursales continuera à disposer d’un service de caisse modernisé », explique Denis Lauretou.

 

Analyse permanente de l’évolution des menaces

Afin de compenser cette diminution de capacités de distribution et de traitement fiduciaire local, la réorganisation a été accompagnée par la création de deux nouveaux centres forts exclusivement dédiés à ces missions. Le premier, inauguré en avril 2016 dans le nord de la France à Sainghin-en-Mélantois (6 000 m², 40 M€ d’investissement), permet de trier 330 millions de billet par an. Le second, dont l’ouverture est prévue au cours de l’année 2019 à La Courneuve, constituera le plus vaste centre de ce type en Europe (25 000 m² pour 95 M€ d’investissement). Cette réorganisation sera également l’occasion pour la Banque de France d’optimiser le traitement des billets (process industriels, conditions de travail, services proposés aux transporteurs de fonds…) sur les sites historiques conservant une activité de caisse. Et d’élever leur niveau de sécurité, aux meilleurs standards actuels.

Car la menace ne cesse d’évoluer, même si le premier risque auquel l’institution demeure exposée reste celui de la criminalité organisée. « Nous sommes en relation constante avec les services de l’Etat sur l’analyse de son évolution, notamment en matière de criminalité violente recourant aux armes de guerre et aux explosifs. Dans ce contexte, nous avons renforcé notre politique et nos mesures de sûreté. Dans le but avant toute chose, de protéger notre personnel », confie le directeur de la sécurité.

Cette démarche est déployée à partir de l’acronyme H.O.T. pour Humain, Organisation et Technique. Côté humain, la sécurité des établissements est assurée par du personnel interne, essentiellement des anciens gendarmes. La surveillance périmétrique du site parisien est confiée à un peloton de gendarmerie mobile. De même, 50 anciens pompiers de la BSPP veillent au risque incendie. « Tout ce personnel interne est susceptible d’être soumis à une enquête administrative de criblage. Et nous procédons de la même manière sur nos nouveaux sites », assure Denis Lauretou.

 

Dissuasion spectaculaire

En matière d’organisation, la Banque de France ne fait également confiance qu’à ses ressources maisons. La direction centrale de la sûreté se compose ainsi d’une équipe de 150 personnes. Elle peut aussi s’appuyer sur de nombreux autres services internes pour mener à bien l’ensemble de ses missions. Elle dispose ainsi de son propre bureau d’étude dédié à la conception et à l’ingénierie des systèmes de sûreté et d’un service en charge de la réglementation en termes d’exploitation. D’autres services s’occupent du plan de continuité de l’activité en cas de crise ou de la protection des collaborateurs en mission à l’étranger. 

« Nous sommes également notre propre télésurveilleur. Et même, si je ne suis pas responsable de la sécurité des systèmes d’information, je suis en charge de la définition de la stratégie et des mesures de protection physique des centres informatiques. Non seulement en raison de la nécessité de la continuité d’exploitation, mais aussi parce que les données sont l’or du 21e siècle ! », ajoute Denis Lauretou.

Seul secteur qui échappe à la vigilance de ce « Big Brother » sécuritaire : le contrôle interne. Pourtant, les complicités dans la place se révèlent bien souvent le talon d’Achille de ce type d’établissement : une secrétaire comptable modèle de la succursale de Toulon, avait communiqué à ses complices, les plans de la banque et de ses systèmes de protection pour l’attaque de 1992.

« Cette mission relève du système de contrôle interne de chaque ligne de métier. C’est en effet aux métiers de mettre en place les procédures les mieux adaptées afin d’éviter toutes fraudes. Il en va ainsi par exemple pour le contrôle des opérateurs de notre salle des marchés, le contrôle interne du métier est en charge de déceler des opérations malveillantes », explique le directeur de la sécurité.

Dernier volet de la démarche H.O.T. : les technologies. Elles sont elles-mêmes mises en œuvre selon le concept des 4 D (dissuade, detect, delay et deny). « L’ensemble des moyens techniques déployés, qu’ils soient passifs ou actifs, doivent y répondre. C’est ainsi que montrer nos capacités de défense, organiser par exemple des rondes de gendarmes, à proximité du siège parisien, se révèle bien souvent comme la meilleure des dissuasions », analyse-t-il.

 

Agent de sécurité augmenté

Dissuasion spectaculaire également lorsque l’établissement organise ses propres transports de fonds pour les coupures d’euros destinées à ses filiales sur le territoire national. Tous les autres transferts sont opérés par des sociétés privées. Les véhicules blindés de la Banque de France bénéficient alors d’une protection exceptionnelle de la gendarmerie nationale composées de plusieurs véhicules d’escorte chargées d’agents lourdement armés.

En matière de détection, la Banque de France fait largement appel à la vidéosurveillance, avec environ 500 caméras sur le seul site parisien. « Leur nombre importe peu. Il faut savoir les utiliser intelligemment, car un mur d’images peut se révéler contreproductif en diminuant l’acuité visuelle des agents. Nous avons donc fait appel à la société Bertin, pour développer un PC de contrôle ergonomique, prenant notamment en compte le confort des opérateurs », modère cependant Denis Lauretou.

De même, le laboratoire de recherche de la Banque de France travaille sur un projet de robotique terrestre. Il s’agit d’un agent de sécurité augmenté, programmé pour effectuer des rondes de manière autonome et doté de moyens de détection. Il permettra à un opérateur de se « projeter » sur une zone à contrôler, sans quitter son PC. Des glacis de 25 mètres et des « sauts de loup » protègent également les bâtiments des nouveaux centres fiduciaires. Destinés à retarder la progression d’un éventuel commando, ils permettent également de diminuer l’effet de souffle d’une explosion destinée à ouvrir une brèche dans leur enceinte.

« Mais au-delà de tous ces concepts, un directeur sûreté doit avant tout être en capacité de faire œuvre de pédagogie afin de persuader l‘ensemble du personnel du bienfondé de sa démarche. Cela nécessite bien souvent d’aller au-devant des partenaires sociaux pour en expliquer les retombées de cette politique sur les conditions de travail de chacun », insiste Denis Lauretou. Quant au budget sécurité, s’il n’est pas communiqué, il est cependant qualifié « à la hauteur des missions et de la réputation » d’un établissement comme celui de la Banque de France.  

 

Denis Lauretou : une carrière dans la banque

 

Diplômé de l’IEP de Bordeaux en droit administratif, Denis Lauretou a fait toute sa carrière dans le secteur bancaire. Il a été inspecteur à la Banque de France puis a intégré en 2002 la Banque des règlements internationaux, à Bâle, comme auditeur senior.

Il revient en 2005 à La Banque de France où il occupe les postes d’adjoint au directeur de l’audit des services centraux, puis chef de l’audit général, avant d’être nommé directeur de la sécurité de l’établissement afin de prendre en charge en 2013 sa sécurité et de sa sûreté de l’organisme. Colonel de réserve citoyenne à la gendarmerie, Denis Lauretou est membre du réseau des directeurs sûreté des banques centrales (35 pays) au sein duquel il préside le groupe de travail sur les bonnes pratiques.

 

 

 

La Banque de France en chiffres

• 11 690 salariés ;

• 95 succursales ;

• 20 antennes économiques ;

• 78 bureaux d’accueil et d’information ;

• 53,5 milliards d’€ de réserves en devises ;

• 153 milliards d’€ de réserves brutes de change ;

• 85,5 milliards d’€ de réserves en or ;

• 19,5 milliards de pièces en circulation ;

• 2,3 milliards de billets fabriqués et livrés ;

• 6,8 milliards de coupures délivrées aux guichets.