En Toute Sécurité – En six ans d’existence, le CNAPS a-t-il rempli toutes les missions qui lui ont été confiées ?
Alain Bauer – Le CNAPS a incontestablement eu un effet vertueux : les entreprises de sécurité ont joué le jeu et des milliers d’agents « clandestins », certains depuis 1983, ont été régularisés. La profession est devenue respectable. Nous avons travaillé dans un esprit de coopération sauf avec un certain nombre de détectives privés qui ont montré un niveau de détestation interne impressionnant.
Nous avons la satisfaction d’avoir éliminé un très grand nombre de scories qui ont fait beaucoup de tort à la profession. En six ans, nous sommes passés de l’image du vigile agressif et peu formé à celle de l’agent de sécurité entré dans le paysage et contribuant à la sécurité du pays. C’est la reconnaissance d’un acteur à part entière.
Certains secteurs ont demandé — ou pas d’ailleurs — à entrer dans le champ de compétence du CNAPS, notamment la protection des navires, la formation en sécurité, le conseil en sécurité. Certains de ces dossiers ne sont pas encore réglés. Et nous avons traité sans heurt la décision soudaine de l’Etat de permettre l’élargissement ample de l’armement des agents de sécurité.
ETS – Il y a eu aussi quelques points noirs…
A. B. – Oui, principalement la bureaucratisation tendancielle de l’agence et l’héritage de son informatique antédiluvienne. Je soulignerais notre difficulté à digérer les problèmes complexes en Ile-de-France et à considérer les agents et les entreprises de sécurité comme des clients et pas seulement des usagers. Quand nos services demandent une information, il faut 48 heures si le feu est vert ou rouge, mais parfois de longues semaines quand il est orange, car je rappelle que ce n’est pas le CNAPS qui réalise les enquêtes sur les personnes et les sociétés.
A la création du CNAPS, nous avons sous-estimé l’ampleur des difficultés informatiques, alors que les préfectures avaient anticipé qu’elles n’allaient plus traiter les dossiers d’agrément et ont stocké quelques milliers de dossiers.
Enfin, le législateur a commis quelques erreurs dans les modalités d’écriture de la loi, notamment concernant les moyens de percevoir les amendes et des imprécisions sur la formation des détectives ; parmi d’autres. Tout ceci a retardé et perturbé l’activité.
ETS – Au total, vous diriez que le bilan est mitigé ?
A. B. – Non, pas du tout, mais nous aurions pu mieux faire. Je donnerais une note de 14 sur 20. Le CNAPS a bien réussi son entrée, mais il y a eu une petite baisse de régime pour gérer le quotidien, malgré un personnel dévoué et efficace et des contrôles renforcés par la menace terroriste ou l’Euro 2016.
On a recensé 2 ou 3 cas seulement de personnes renvoyées devant des instances judiciaires, ce qui est finalement très peu. Et puis le cas de l’ancien directeur du CNAPS mis en cause a surtout démontré la solidité et la résistance du CNAPS. Les processus de contrôle ont bien marché.
Au total, les fondations et le gros œuvre ont été bien maitrisés, mais nous n’avons pas été très bons en ce qui concerne les finitions.
ETS – Que reste-t-il à faire ?
A. B. – Il faut s’occuper de l’élargissement des missions de la sécurité privé pour lequel l’Etat montre un volontarisme inquiétant. J’estime le transport des détenus et les patrouilles sur la voie publique par la sécurité privée comme des lignes rouges que l’Etat ne devrait pas franchir. On changerait alors de paradigme. La sécurité privée n’a pas vocation à remplacer les forces de l’ordre mais à être leur complément.
Je remarque que la maladie de scissiparité convulsive dont est affectée les organisations professionnelles s’estompe. Quand les egos sont mis de côté, le système ne marche pas si mal. Le Cercle de la sécurité privée, qui est une initiative très intéressante, pourrait jouer un rôle d’aimant et devenir un espace de rassemblement souple pour une parole forte.
Je crois aussi qu’il faudrait activer un travail prospectif sur le rôle de la profession à l’horizon 2030. Nous gérons le quotidien mais avons arrêté la réflexion en profondeur et la conceptualisation, tant nous étions occupés.
ETS – Quels sont vos projets personnels ?
A. B. – J’achève la rédaction de plusieurs ouvrages et je continue d’assumer ma fonction de professeur de criminologie au CNAM et aux universités de New York et Shanghai, tout en effectuant régulièrement des conférences dans une demi-douzaine de pays.
L’élection du président du CNAPS retardée
Le choix du président du Collège national du CNAPS — c’est-à-dire l’équivalent du conseil d’administration de l’agence de régulation — aurait dû être acté début janvier. Une réunion du collège était initialement prévue le 11 pour entériner cette élection. Celle-ci devrait finalement intervenir avant la fin de ce mois, apprend En Toute Sécurité de plusieurs sources. Cette nomination doit être supervisée par le ministre de l’Intérieur, dont l’agenda est actuellement extrêmement chargé, ce qui peut en partie expliquer ce retard. La DLPAJ a notamment son mot à dire pour s’assurer de la qualité d’indépendance et de transparence des impétrants.
Parmi les quatre personnalités qualifiées du collège national actuel — deux hommes et deux femmes —, l’une d’entre elles semblait tenir la corde et faire l’unanimité : Alain Juillet, qui présentait de nombreux avantages. Connaissant bien les rouages du CNAPS -il est membre du collège national- et les arcanes de la sécurité privée — il a été président du CDSE de 2011 à 2017 —, il accumule des compétences indéniables puisqu’il a notamment été à la direction du renseignement à la DGSE. Mais l’obstacle infranchissable a été son âge : il dépasse les 75 ans et ne peut donc prétendre à un poste dans la fonction publique.
Si plusieurs noms ont tout d’abord circulé voici un an — Xavier Latour, par exemple —, le choix semble aujourd’hui se porter sur un préfet avec une préférence pour une femme. Il se trouve qu’Anne -Gaëlle Baudouin-Clerc, préfète de la Dordogne, est également membre du Collège national du CNAPS, mais elle n’a pas brillé par sa présence durant son mandat.
On peut également penser à Valérie Derouet, vice-présidente du Collège du CNAPS, qui est coordonnateur du comité stratégique de la filière nucléaire, directeur auprès du directeur exécutif groupe production ingénierie chez EDF. Elle est la candidate de la continuité, mais le statut d’EDF complique son dossier.
Stéphane Volant, nouveau président du CDSE, pourrait représenter les donneurs d’ordre et remplacer Alain Juillet, mais son cas s’avère délicat : la DLPAJ doit déterminer si la holding SNCF à laquelle il appartient est considérée comme un donneur d’ordre — ce qui compliquerait sa route pour la présidence du CNAPS — ou pas.
L’arrivée d’un représentant de secteurs non encore réglementés n’est pas exclue : cela pourrait par exemple être le cas d’Eric Chalumeau, président du Syndicat du conseil en sûreté.
Les 5e Assises de la sécurité privée
Devenues un événement incontournable, les Assises de la sécurité privée se tiendront le 5 février prochain à l’Ecole militaire à Paris. Ouvertes par Gérard Collomb, elles sont co-organisées par la Délégation aux Coopérations de Sécurité du ministère de l’Intérieur, l’INHESJ et le CNAPS. L’actualité dans le secteur de la sécurité privée mérite plus que jamais cette journée commune de réflexions : nouveau contexte avec le lancement de la Police de Sécurité du Quotidien, nouvelles compétences (« périmètre de protection »), accès possibles à de nouveaux matériels (armement), mise en place d’une formation continue, perspectives économiques, etc.